Démission
Par Allyamaeth

 

     L'endroit était mort.
     Mort depuis sa création. Le Patron n'avait réussi à y faire venir personne.
     Celui qui ferait office de barman dans un café était au désespoir. Au départ, l'idée lui avait semblé bonne, mais au fur et à mesure du temps qui passait, une seule personne avait daigné pénétrer dans les lieux. Elle restait assise toute la journée, jouant sans enthousiasme avec les créatures qu'on avait embauché pour mettre de l'ambiance.
     Le "barman" ne scrutait plus que par habitude les gens qui ne s'arrêtaient pas devant son enseigne. Il espérait toujours, même si la foi n'y était plus, trouver une bonne âme prête à se montrer généreuse et entrer dans le jardin, ne serait-ce que par pure charité chrétienne.
     Rien n'y faisait. Même les plus prometteurs finissaient toujours par dévier des lieux qu'il gardait pour se précipiter chez leur concurrent. Il était situé juste en face du jardin, énorme bâtisse en pierre de taille d'où s'envolaient pêle-mêle fumée âcre de cigare, braillements d'ivrognes perpétuels et rires de femmes légères auxquels répondaient les rires gras et malsains des hommes qui les troussaient sans vergogne, indifférents aux gens qui les entouraient et qui, de surcroît les encourageaient.
     Le fils poussa un grognement. Le "Barman" se retourna et vit, sans éprouver aucun sentiment, son seul client essayer de se débarrasser de trois créatures particulièrement envahissantes qui n'avaient de cesse de lui voler son siège chaque fois qu'il essayait de s'y asseoir. Au final le fils les envoya valdinguer à coups de pieds bien sentis. Autrefois ce geste aurait valu les foudres du Patron et les excuses infinies du Fils, mais aujourd'hui peu importait.
     Le Patron lui-même avait déserté pour aller s'amuser chez son concurrent. Il avait trop longtemps essayé d'imposer un code moral que lui-même ne pouvait se résoudre à suivre. L'acceptation de ce code moral était la seule condition pour entrer dans son jardin, mais aucun être humain n'avait pu s'y plier.
     Le "Barman" se demandait souvent pourquoi le Fils restait avec lui alors qu'ils ne s'adressaient jamais la parole. Sans doute un louable mais destructeur sentiment de responsabilité envers les hommes qu'il avait côtoyé 33 ans durant. Saint-Pierre n'en savait rien et décida qu'il ne voulait finalement pas le savoir.
     Il rédigea une courte lettre de démission qu'il scotcha sur le portail du Paradis et entra dans la bâtisse en face de son ancien chez-lui. Au travers d'une fenêtre, Satan regarda avec soulagement Saint-Pierre entrer dans son Enfer. Dieu avait été moins résistant, mais après tout il avait créé l'homme à son image et n'en était pas moins vulnérable.
     "Il ne reste plus que Jésus à convertir et alors... alors je pourrais enfin aller me reposer dans ce magnifique Jardin que tous ont délaissé..." se dit Satan en refermant les rideaux "... et Lilith pourra, enfin, comme elle le désirait, régner sur l'Enfer".

FIN

Le site web d'Allyamaeth, le dépotoir (immonde et puant) d'Allyamaeth

 

sommaire