Marguerite
de Alexandre Pontal
Septembre 2000



Je venais de passer une bien bonne journée. J'étais parti du domaine de Bout sur le coup des dix heures pour aller chercher un jeu de joints de relevage pour ce bon dieu de tracteur. En sortant de chez “Michard, agriculture en tout genre” je m'aperçus que je n'avais presque plus de gris dans ma blague à tabac. Je fis donc un détour par la “Civette”haut lieu de Bourbon L'Archambault, mon “Flore” régional. C'est là— bas que les choses se sont, non pas aggravées, un tantinet prolongées. Le problème de la “Civette” est non pas d'y entrer mais d'en sortir à temps! ... En cette fin de matinée étaient amarrés au bar de bien braves gars: Le père Pierre mon voisin, lui tenait compagnie le beau Serge, le Claude et pour finir le boucher qui commençait ses apéros. Il avait fallu comme d'habitude que chacun de nous paye sa tournée; le problème fut qu'au bout d'une certaine quantité de tournées aucun de nous n'était capable de savoir qui avait, qui devait payer la suivante... Alors pour ne pas faire d'esclandre nous repartions à la case départ. Ce fut la sœur du Pierre qui interrompit nos bavardages. Elle venait le chercher accompagnée de maintes paroles grossières; il est vrai que la nuit était tombée et que le Pierre et moi avions chacun nos bêtes à nous occuper. Je rentrai donc à Bout le sourire aux lèvres, les yeux hors de la tête... Le domaine de Bout est situé, comme chacun le sait, en plein cœur de la forêt de Gros Bois, sur la commune de Gipcy. De la route départementale j'avais trois kilomètres de chemin de terre à emprunter pour me rendre dans mon havre de paix. Je fis en sorte de ne pas me foutre en l'air au volant de l'Aronde, j'aurais eu bonne mine de demander au Pierre de me sortir du fossé et j'entendais déjà ses sarcasmes et son petit rire moqueur! ... A la lumière des phares de mon auto j'aperçu dans la cour du domaine une Peugeot 404. Après avoir garé mon Aronde dans la grange et m'en être extirpé péniblement,je me retrouvai nez à nez avec un inconnu...
— Excusez moi, Monsieur, vous êtes le propriétaire ?...
— Heu! ... Oui...
— J'ai habité ici il y a bien longtemps, j'ai voulu revoir le lieu. Lorsque j'ai voulu repartir, mon automobile n'a pas voulu démarrer. Je me suis permis de vous attendre afin de téléphoner au plus proche garage...
— Il y a un petit hic, je n'ai pas le téléphone...
— Bigre! Si vous aviez l'amabilité de me remorquer jusqu'à un garage...
— Ce n'est pas la peine, à cette heure aucun mécano ne voudra vous dépanner. Il y a bien “Avia” à Gipcy mais le père Brissac est un enfoiré de première. Il va vous truander... Il doit s'agir d'un problème de batterie, j'ai un chargeur. Vous avez bien le temps. Quelqu'un vous attend ? ...
— Non mais je ne...
— Ne restons pas aux courants d'air, vous m'avez l'air d'être gelé. Entrons à la maison...
C'est avec les difficultés propre à une surconsommation de grands verres de rouge que j'ouvris porte et lumière, l'inconnu derrière mes talons à bascule. A la lumière de la cuisine je pus me rendre compte que c'était un homme d'un certain âge, bien mis, bien propre, rondouillard, en un mot il ne faisait pas pitié. Je mis une chaise près de la cuisinière et l'invitai à s'asseoir.
— Je gratte le feu, dans quelques instants vous aurez chaud. En attendant je vais nous faire un bon vin chaud, j'en ai besoin, pas vous ? ...
— ...
— Je le mets sur le poêle, surveillez le pendant que je regarde ce qui cloche dans votre auto. Faites comme chez vous...
A la lumière de ma lampe torche je distinguai que la 404 était immatriculée dans le Rhône. En ouvrant la portière je vis que la Peugeot était flambant neuve, les sièges étaient encore protégés par des housses plastique. En appuyant sur le démarreur je compris que j'avais à faire au syndrome de la batterie à plat, le propriétaire avait dû laisser le contact allumé. Le temps que j'aille chercher une clef de 10, d'ouvrir le capot, de démonter et de brancher sur le chargeur cette maudite batterie, j'étais gelé jusqu'aux os. Mais confiant car un bon vin chaud m'attendait. Le vent avait tourné au Nord, il allait faire très froid dans la nuit. En entrant j'aperçu par les vitres de la porte d'entrée mon hôte plongé dans ses pensées. En m'entendant ouvrir il se leva de sa chaise...
— Alors ? Rien de grave j'espère ? ...
— Non, j'avais raison, la batterie était à plat, je l'ai mise en charge, demain matin vous pourrez reprendre la route...
— Demain! Bigre! Mais vous n'y pensez pas! C'est impossible! ...
— Pourquoi ? ...
— Mais parce que je ne vais pas...
— La maison est assez grande, vous ne dérangerez que mon vieux chat et quelques araignées. Je vous sers le vin chaud qui est en train de frissonner, il nous donnera du soleil au cœur et vous remettra de vos ennuis mécaniques...
— Bigre de bigre! je suis confus, je ne sais si je dois...
— Ne doutez plus, vous êtes entre de bonnes mains paysannes. Je me présente, Mathieu Perron...
— Oh! Mille excuses, où ai je la tête, je ne me suis pas encore présenté. Charles Dunant... Bigre! Avec ces tracasseries...
— Elle est toute neuve votre Peugeot! ...
— Je l'ai achetée pour venir ici...
— En entrant, portez plainte chez Peugeot, c'est inconcevable de tomber en panne avec une voiture neuve, au prix que ça doit coûter! ... Vous êtes du Rhône ? ...
— Oui de Lyon...
— C'est marrant moi aussi,enfin j'habitais. Il y a de cela 8 ans...
Tout en buvant par petites gorgés mon vin chaud j'observais le père Dunant à travers les brouillards provoqués par maint et maint canon “réserve du patron”. Il transpirait à grosses gouttes, étant toujours collé à la mère Godin qui turbinait comme une folle.
— Il faut que je m'occupe de mes bêtes, en attendant vous pourriez remettre du bois dans le poêle et surtout réduire le tirage car bientôt nous allons nous retrouver en maillot de corps...
En m'occupant de mes bêtes, gestes automatiques qui laissent les pensées vagabonder, je repensais à mon invité. Il y avait pas mal de temps que je n'avais hébergé quiconque. J'avais des amis à Lyon, ils ne venaient que rarement, je préférais être le rat des champs rendant visite aux “gaspards” des villes. Ici aussi j'avais des amis, nous nous invitions à manger mais jamais, même complètement bourrés, nous ne couchions les uns chez les autres. Les rapports que j'avais avec mes semblables, les rats des champs, étaient simples et efficaces; nous nous entraidions dans les travaux, nous buvions les fûts du patron de la “Civette”, nous vivions en bonne entente, en bonne fraternité. Ma connaissance et mon observation des hommes m'avaient aidé à faire mon trou dans le coin. Si les “gaspards” àlunettes m'attiraientplutôt m'amusaient de temps à autre, je préférais mes vieux surmulots bourbonnais... La béatitude temporaire où je me trouvais me faisait accepter l'idée d'inviter cet homme au combien “gaspard” à 404! la vision de cet homme me fit rire; il faut dire qu'il était mignon avec son trois pièces Prince de Galles, sorti tout droit de chez “Bayard”, dans ma “cuisine salle à manger salle à tout faire”. J'avais aussi l'envie de connaître ce Monsieur, certains ont le vin gai ou triste moi je l'avais curieux! ...
En sortant de la porcherie attenante à l'étable je sentis sous mes pas le sol dur comme de la roche, il gelait à pierre fendre. Le bruit que je fis enpoussant la porte ne dérangea pas le père Dunant. Il était penché sur ses pensées. Les jambes croisées il regardait ses mains posées sur son genoux droit. Tout était rond chez lui, ses mains, ses doigts, sa tête, son torse. Même ses mollets étaient rondelets, j'en distinguai une portion blanchâtre entre ses socquettes et son revers de pantalon. Il leva enfin les yeux et me vit l'observer.
— Je suis vraiment désolé de m'imposer...
Il commençait à me courir sur la patate avec ses excuses permanentes comme si pour lui l'hospitalité était une idée abstraite.
— Monsieur Dunant, je vous invite comme un vieil ami de la maison. Je connais les maisons, ayant été architecte, je sais qu'elles ont une âme. Si vous avez habité ici un certain temps vous avez imprégné ses murs. Disons que ce n'est pas moi qui vous invite mais la maison...
Il s'était levé d'un seul coup, c'était surprenant de voir ce petit bonhomme tout rond faire un tel bond. Il regarda autour de lui comme s'il venait de se réveiller dans un lieu inconnu, sa main droite qu'il avait posé sur le dossier de la chaise tremblait fortement...
— Oui bien sûr! J'ai habité ici de 1915 à 1918, j'ai été obligé, je ne pouvais faire autrement, j'ai été emporté... La tourmente... Croyez moi...
— Calmez vous! Monsieur Dunant, prenez un fauteuil et installez vous confortablement en attendant que je prépare le dîner...
Je l'observais du coin de l'œil tout en sortant le reste de soupe du matin, la charcuterie maison, don de feu Alfred le cochon. Je mis la table en face d'un Charles Dunant impassible les mains posées bien à plat sur ses cuisses rondes, rien ne bougeait de sa personne excepté ses lèvres. Il marmonnait silencieusement ses pensées qui ne devaient être très claires. Il fallait que je rassure le pauvre homme. De quoi ? Je n'en savais bougrement rien, il me faisait pitié. Une larme de crocodile alcoolique allait bientôt poindre au bord de mes yeux bovins, j'avais tout à coup le vin mélancolique! Il me fallait récupérer, pour cela une seule solution, j'ouvris une bonne bouteille de bourgogne...
— A table! La soupe est chaude...
Monsieur Dunant s'était levé péniblement. Le trajet du fauteuil à la table lui avait demandé un gros effort, cela se voyait sur son visage crispé comme sous l'emprise d'une douleur morale. Une fois assis il se ressaisit, me sourit.
— Bonne appétit Monsieur Perron...
— Vous pouvez m'appelez Mathieu...
— Vous avez habité Lyon, dans quel quartier ? Moi je suis sur le quai Jayr...
— Moi c'était plutôt coté Rhône, j'ai habité le quartier d'Ainay mais mon cabinet était dans le 6 ème...
— Vous êtes médecin ? ...
— Non— architecte, j'ai exercé pendant 8 ans et puis me voila ici, les mains dans le fumier et la terre... je préfère...
— Si je ne suis pas indiscret, quel âge avez vous Mathieu ? ...
— 44 ans, je suis de 19, Novembre 19...
— Bigre! un an après l'Armistice, votre père s'en est sorti! ...
— En 14 il était père de 7 enfants, il est parti l'un des derniers...
— Dans quelle arme a t'il servi ? ...
— Dans une batterie anti— aérienne, assez loin du front. De toute sa guerre il n'a vu qu'un seul avion ennemi et de fort loin, il a bien tenté de l'abattre mais il l'a raté. Je vous raconte cette anecdote car papa faisait souvent rire toute la famille avec cette histoire...
— Il a eu de la chance...
— Je sais, il le savait aussi! ...
— Vous avez du faire la 2eme ? ...
— Non, je ne l'ai pas faite... Même pas subie! ...
— Bigre! 20 ans en 40! A Lyon, les bombardements, les rationnements! ...
— J'ai passé la drôle de guerre en bouffant des oeufs et des légumes. Mon père était ingénieur agronome à la société des nations. Il allait souvent pour son boulot en Suisse et en Allemagne. Il était conscient des événements qui allaient enflammer l'Europe et le Monde. La première chose qu'il fit en 38 ce fut de me faire réformer. Ensuite lorsque la guerre fut déclarée nous partîmes tous dans une ferme expérimentale que mon père avait dans la Bresse. Nous avons vécu là bas toute la période de la guerre. Mon père était passionné par l'élevage des poules pondeuses, pour lui l'œuf était l'avenir des pays sous développés... Malheureusement la maladie mit un terme à ces projets... Voila, Monsieur Dunant, mon histoire guerrière, j'ai eu la chance d'avoir un père intelligent qui ayant vu les dégâts de 14 - 18 était devenu un pacifiste convaincu...
— .........
Moi qui voulais le dérider, lui faire oublier ses noires pensées, je venais de me rendre compte que j'étais tombé à coté de la plaque. Voila que je débitais mes magouilles à un ancien de la grande guerre! Mais Charles Dunant me mettait mal à l'aise, je n'étais plus habitué à être confronté à ces personnages ambigus; ici les hommes étaient simples bien que parfois vicelards, ils n'avaient pas cette aura trouble que Charles Dunant suintait. Mais est ce que mon vis à vis avait entendu mes dernières paroles ? ... Il mangeait sa soupe avec des gestes nerveux tout en ayant subitement des moments de calme absolu. Il fixait alors le mur se trouvant derrière moi sans qu'il me fit l'impression de me voir; pendant quelques secondes il tenait sa cuillère immobile aux bords de ses lèvres ou de son assiette puis il se remettait en branle nerveusement. Je me demandais à quel moment je pourrais le sortir de ce mauvais rôle sans qu'il sursaute et ne s'éclabousse de soupe. Cette image me fit rire. Le son de mon hilarité reconnecta le cerveau de Charles Dunant, il eu la faculté de me re-matérialiser. Le bonhomme me regarda surpris, il se leva lentement tout en ne me quittant pas des yeux, il porta un regard circulaire à la pièce, il me fixa de nouveau, ouvrit la bouche...
— Je dois partir! Bigre! Je n'ai rien à faire ici! Je suis désolé mais je dois rentrer, il y a bien une gare à Gipcy ? ...Je vous en prie conduisez moi...
— Monsieur Dunant, calmez vous! A cette heure il n'y a plus un seul train, à moins d'aller à Moulins. Avez— vous vu le temps qu'il fait dehors! Il gèle à pierre fendre, les routes doivent être impraticables, je n'ai pas envie de nous foutre dans un fossé! ...Cela fait un moment que je vous observe, vous ne me semblez pas dans un état normal, vous frisez la dépression nerveuse. Excusez moi d'être brutal mais nous sommes tous les deux bloqués ici pour la nuit, essayons d'être deux êtres intelligents. Ne trouvez vous pas qu'il serait mieux de parler ? De la pluie ou du beau temps moi je m'en fous! A moins que vous ne vouliez dormir mais dans l'état où vous vous trouvez je doute que vous puissez fermer l'œil... Alors parlons un peu, je suis sûr que cela vous fera le plus grand bien...
Il s'était rassis, il me jouait maintenant le rôle du crapaud, sa bouche s'ouvrait et se refermait sans émettre le moindre son. J'étais sûr qu'il allait bégayer lorsque les premiers mots allaient sortir; c'est ce qu'il fit...
— Je... Je...
— Calmez vous, prenez un petit canon. Je vous assure que ce Bourgogne est un vrai régal...
— Bigre! Vous avez raison, merci, je ne suis qu'un vieux bonhomme ridicule qui s'enlise dans son passé. Ah! Bigre de bigre! ... Le passé...
— Tout à l'heure vous m'avez dit que vous aviez vécu ici ?
De nouveau il regardait le mur, “floup” j'avais de nouveau disparu; en attendant que je réapparaisse, me réincarne, j'allais chercher une autre bouteille de nectar... Je m'étais adossé au mur face à mes précieuses bouteilles le regard perdu au fond du passé de mon invité. Qui était-il au juste ? Que transportait-il dans les malles de ses souvenirs ? A n'en pas douter il devait s'agir du contenu de la cantine “Bout, 14 - 18 “ Avais-je le droit d'ouvrir le couvercle de celle-ci et d'en fouiller le contenu ? ... Mon coté intello, celui qui décortique, me donnait des fourmis au cerveau; il me fallait savoir, que j'élucide le mystère Charles Dunant. Mais mon autre face me disait de laisser tomber. Que m'importait le passé de ce vieux bonhomme... Je pris pourtant la décision de poursuivre l'enquête. Le père Charles était venu ici pour une raison précise: On ne revient pas comme cela dans un lieu où l'on a vécu après 46 ans d‘absence. Qu'est ce que cela cachait ou plutôt que dissimulait monsieur Dunant ? Je sentais confusément qu'il avait besoin de vider sa malle. M'emparant de la première chérie venue qui n'attendait que le tire— bouchon et le contact de mes deux cuisses chaudes et accueillantes du plaisir de l'ouvrir, je résolus de me laisser porter par l'ambiance de la soirée. Qui boira, verra! ...
— Qu'elle profession exercez vous, monsieur Dunant ? ...
— Comment ? ...Ah! Mon activité ? Pharmacien, pharmacien de père en fils, je suis le dernier...
— Vous êtes célibataire ? ...
— Oui, je ne me suis jamais marié...
— Pas trouvé la femme de votre vie...
— ...
— La princesse de vos rêves...
— ...
La conversation avec Dunant était aussi laborieuse que celle que j'avais écoutée la veille sur Radio Luxembourg, un pauvre speaker sportif essayait de faire parler un footballeur de renommé mondiale. L'interview était à l'image de notre conversation de ce soir, c'était très très laborieux. Les mots, les phrases ne sortaient que par bribes, péniblement; j'avais envie de prendre le poste àpleines mains et de le secouer en lui criant” Mais bon dieu accouche!” C'est fou ce que les sportifs atrophient leurs cerveaux au profit de leurs muscles mais il s'agit là d'une autre question! ... Le speaker de Luxembourg s'en était tiré honorablement en faisant bafouiller l'autre mariole sur sa carrière sportive... Je devais aiguillonner le père Charles sur ses anciennes fonctions d'apothicaire; mon sésame était peut être “suppositoire ouvre moi”...
— J'ai un copain pharmacien, rue Grenelle. Je l'ai connu à la fac, il voulait faire architecture, le pèrepréférait pharmacie... C'est papa qui a gagné... Pierre Girard, vous connaissez ?...
— Belle officine! Lorsque j'ai vendu la mienne, il était président du conseil des pharmaciens...
— Il y a longtemps que vous êtes à la retraite ? ...
— 15 jours...
— Je suis peut être passé devant votre pharmacie, vous m'avez peut être vendu un de ces trucs machins contre le rhume, qui sait ? ...
— Pourquoi pas! Elle est située rue Palais Grillet, au 22, presque à l'angle de la rue Tupin. La pharmacie Lamoureux- Dunant. Elle fut fondée en 1717 par Lamoureux, ce fut dans celle-ci que furent inventés les cachets azymes... Le 1er était occupé par le frère de mon père qui avait son appartement et son cabinet d'auscultation, les patients pouvaient grâce à un escalier intérieur passer du médecin au pharmacien. Mes parents, mes quatre sœurs et moi habitions au second. En 1913 ma sœur aînée s'installa au 3ème comme sage-femme infirmière, la boucle était bouclée, la maison entière était consacrée aux soins médicaux... Mais je vous ennuie avec mes histoires de familles...
— Pas du tout, continuez, il est toujours intéressant d'écouter parler d'une époque pas si lointaine mais si différente de maintenant...
— Comme vous avez raison! ... Ma profession par exemple, et bien c'est fou comme elle a changé, rien à voir avec ce que j'ai connu lorsque j'ai débuté. Avant le pharmacien faisait tout, les pommades, les cachets, les suppos, les...
Si je ne l'arrêtais pas il allait me donner les formules des remèdes qu'il vendait dans sa jeunesse...
— ... Maintenant nous ne sommes plus que des vendeurs qualifiés...
— Vous me parliez de votre maison avec votre oncle au 1er cela devait être bien pratique...
— Bigre! Il y avait liaison entre les deux, lorsque l'officine était en rupture d'un produit quelconque mon père envoyait un de ses employés avertir mon oncle afin qu'il modifie ses prescriptions. Il faut que je vous parle de cet oncle car c'était un sacré personnage. Célibataire, il était parti en Afrique noire juste après ses examens de médecine. Il en était revenu 10 ans plus tard, amaigri, aigri et parait-il fumeur de pipe à eau. Son salon m'attirait particulièrement, il y avait accroché aux murs des dizaines de masques et d'armes nègres. Les volets de cette pièce étant souvent fermés, il fallait allumer un lustre qui diffusait sur ces bas reliefs de bois noir une lumière propre à faire voyager le petit garçon que j'étais. Il avait toujours une anecdote à nous conter. Lorsqu'il avait abusé de sa drogue il faisait rougir ma mère et toussoter sévèrement mon père en nous racontant un épisode croustillant de ses amours négroïdes... Ah! cette officine... J'ai vécu dans ses murs 65 années. J'ai faits mes premiers pas entre les comptoirs de bois cirés, les escabeaux et les mortiers de pierre... imprégné par cette odeur propre à une pharmacie... De mon enfance heureuse passée entre une mère douce et effacée, un père sévère mais juste, je ne vous en livrerais qu'un seul épisode... Il marqua mon enfance, mon adolescence et bouleversa une partie de ma vie...
— Diable! Vous voila bien mélodramatique, monsieur Dunant...
— ...
Il venait de nouveau de tomber en panne, le regard en admiration devant mon mur, il fallait que je redonne un coup de manivelle à la machine.
— Rue Palais Grillet disiez vous ? ...
— ...
— Je me souviens parfaitement de votre officine, je me doutais bien qu'elle ne devait pas dater d'hier...
— ...
Je connaissais bien ce quartier de Lyon, le 2e arrondissement : Rue de la République, rue Grenelle, rue Tupin, rue Ferrandière, rue Thomassin... C'est ce qu'on appelle à Lyon le quartier des putes, dans certaines rues elles sont au coude à coude. Tous les âges arpentent le bitume, tous les physiques y sont représentés. Pour en revenir à la pharmacie Dunant, je revoyais ses vitrines en verre dépoli encadrées de bois vernis, c'était une sorte de boutique obscure. Elle était à l'image de son dernier propriétaire, terne et pleine de souvenirs... La seul vue de cette échoppe oubliée dans un monde en pleine évolution vous faisait allonger le pas, vous n'aviez en aucune façon envie d'acheter quoi que ce soit dans une telle boutique. Nous étions loin des drugstores en acier et verre qui vous vantent à grand renfort de néons les mérites de tel ou tel médicament...
Je resservis un verre à mon vis à vis qui avait plus de descente que de conversation...
— Vous étiez en plein quartier réservé...
— ...
— Vous avez du en soigner pas mal des putes...
— Bigre! J'en vu défiler, jeune et pleine de mordant, mais les ans, les macs, l'opiumrongent les belles quenottes de ces dames... Elles finissent putes à bics, 60 passes dans leur samedi... Oh! Oui mon cher j'étais enplein clandé!
— Il est quand même dommage que le centre ville soit envahit par ce genre de population...
— Chasser la prostitution, je veux bien mais pour la mettre où ? Ces braves petites ne font aucun mal, je les connais bien, ce furent mes dernières clientes, les plus fidèles...
Il allait verser une larme sur ses amies les putes! Quel drôle de type, complètement fermé sur certaines périodes de son passé et nullement gêné de parler prostitution...
— Le quartier reste quand même pourri, sans parler des putes, l'immobilier ne tient plus debout...
— Il est mangé par les chancres! Hi! Hi! Hi!...
Il faisait maintenant de l'humour, c'était la première fois que je l'entendais rire, il pouffait plutôt qu'il ne riait, son corps tressautant, sa main droite devant la bouche...
— Des chancres mous et durs, vous avez du en voir pas mal! ...
— Ne m'en parlez pas! Je faisais les deux tiers de mon chiffre d'affaire sur les affres de la prostitution, le restant de ma clientèle était composée de personne âgées. Pour vous dire à quel point mon commerce était dépendant des hôtels de passes que pendant la foire de Lyon le nombre de boites de préservatifs montait en flèche si je peux m'exprimer ainsi... Hi! Hi! Hi!..Si bien qu'il fallait que je fasse appel deux semaines avant la foire aux représentants des divers maisons spécialisées dans ce genre d'articles. Vous ne le savez sans doute pas mais pendant cette période les putes de Paris descendent et celles de Marseille montent en direction de Lyon, cela fait du monde sur les trottoirs... Sans parler de tout les produits paramédicaux liées à ce genre de commerce... Ah! La foire de Lyon! ... Hi! Hi! Hi! ... Oh! une simple anecdote, un jour j'ai vendu une pince chirurgicale à un pute afin qu'elle puisse s'extraire une éponge entrée trop profondément... Ah! Il fallait bien éponger...
— Le quartier a quand même besoin d'un bon coup de restauration, les façades, les arrière-cours...
— Pourquoi faire! Laissez le 2ème comme il est! La rue de la “Ré “ est une des plus belles artères de Lyon. Il y a de très belles façades, le Progrès, certains cafés, les cinémas, Belcourt, le passage de L'Argue, place des Jacobins. Il faut pourtant que je vous donne raison en ce qui concerne certaines rues derrière les Célestins... Et puis monsieur Pradela autre chose à faire que de s'occuper de notre quartier. Il a la Duchère à construire, un nouvel arrondissement, le 9e, cela va être un beau quartier...
— Vous pensez que la Duchère va être le fleuron de Lyon! Vous vous trompez monsieur Dunant, cela va devenir un ghetto, la preuvePradel voit là son Amérique, toutes les rues vont prendre le titre pompeux d'avenues : 1re avenue, 8e avenue... Un vrai ghetto vous dis-je. Il ne manquerait plus que Lyon soit ceinturé dans quelques décennies par de telles horreurs! Je ne sais plus quel roi avait eu le projet de vouloir faire construire pour le peuple autour de Paris. Son conseiller lui avait recommandé de ne pas faire une telle erreur car Paris donc la cour serait prisonnière du peuple. Pour bien diriger il faut que l'élite soit au milieu des manants... Si un jour une telle chose arrivait, ces ghetto étant à la périphérie des mégalopoles, ils pourraient facilement en cas de guerre civile affamés ces dernières... Vous ne partagez pas mes idées, je vous sent sceptique ? ...
— Non, enfin... Je ne sais... Mais que faire de tous ces pieds— noirs, et puis tous ces arabes... D'où sortent— ils ? Ils y en a de plus en plus...
— Je vais vous répondre mais avant je vais aller chercher le panier de noix et une autre bouteille à moins que vous ne vouliez autre chose ?
— Ce sera parfait mon cher Mathieu, cela me rappellera l'Isère où j'allais étant enfant...
On se débrouillait très bien tous les deux, nous blablations comme deux piliers de bistrot faisant plus ample connaissance. Il fallait que je grignote petit à petit son angoisse face à un événement de son passé... Ce n'était pas facile, je louvoyais dans une dimension empli du passé de Charles l'Apothicaire et du présent urbain des années 60...
Le panier sur la table, nous cassions à qui mieux mieux nos noix. J'avais donné à Charles le casse noix, je préférais mon couteau. Nous savourions les fruits secs avec pour se rincer les dents des petits coups de Bourgogne. Charles était très minutieux dans ses gestes. A l'aide de son casse noix il parvenait à ouvrir les deux parties de la noix sans faire exploser les coques, ensuite il arrivait malgré ses doigts courts et ronds à extraire le cerneau en entier sans en casser le plus petit morceau. Ses coquilles vides étaient impeccablement rangées sur son coté droit. J'avais en face de moi un homme aux gestes rigoureux. Quant à moi, j'avais des coquilles vides jusque sous ma chaise! ...
— Alors monsieur Dunant, les pieds noirs...
— Et les arabes, n'oublions pas les arabes! Ce sont de drôle de gens ne trouvez vous pas ? ...
— Oh! Pas plus que les bourbonnois, quand on ne les connaît pas! Mais revenons aux pieds noirs, je les connais bien ayant vécu dans l'Oranais. Vu leur mentalité élitiste on n'est pas sorti du merdier! La plupart ne connait qu'un rapport de force entre eux et les sous-civilisés que sont pour eux les arabes. Mais ça risque d'être dur pour les pieds noirs, surtout en ce moment au fort de la Duchère où ils sont entassés en attendant que les bâtiments se construisent. Certains avaient il y a de cela quelque mois boys et jardins quand ce n'était pas plusieurs centaine d'hectares avec tout ce que cela représentait comme personnels; bah! Ces derniers vont se débrouiller pour retirer leurs marrons du feu sans se brûler, les autres sont beaucoup plus à plaindre. Mais ils s'adapteront et deviendront de bons petits français métropolitains. Quant aux arabes de plus en plus nombreux, ils viennent par pleins cargos, cargos affrétés par les industriels du bâtiment français. Il faut bien construire des immeubles pour les pieds noirs d'Algérie, des immeubles bâtis par des algériens indépendants, quelle ironie! Et pour eux aussi il va falloir qu'ils se construisent des cages à lapins, ils ne peuvent décemment pas rester à 15 dans des piaules sordides, faire venir leur famille. Le gros problème avec les arabes c'est qu'ils sont musulmans et non pas judéo-chrétiens comme les pieds noirs... Pour en revenir à la Duchère au printemps dernier je suis allé voir le stade d'avancement des travaux, quel gâchis! Dans le quartier de Balmont j'ai vu une vache lécher le mur d'un immeuble de 17 étages! Des enfants grimpés dans des lilas en fleurs riaient comme des fous! Pour combien de temps encore ? ... Les Bouygues et les Lafarge sont en train de bétonner les ceintures des villes. Elles seront bientôt prisonnières...
— Je ne le verrai pas, tant mieux. Mais que fallait-il faire ?...
— Connaissez vous la Creuse ? ...
— Ma foi non! Pourquoi ? ...
— Vous pouvez vous balader en Creuse pendant des jours sans rencontrer âme qui vive, en Creuse ou en Lozère, en Corrèze, dans le Cantal, en Ariège, je pourrais vous en citer des listes; la France rurale est en pleine désertification, il fallait ré habiter des villages. Pourquoi n'avoir pas réparti tous ces colons qui connaissent les travaux de la terre sur tout le territoire ? Il est bien plus facile de les parquer et de leur donner du fric que de voir à long terme...
— Vous me semblez un tantinet anarchiste ? ...
— Réaliste, juste réaliste...
— Et vous Mathieu, vous avez pris la place d'un pied noir dans notre bonne campagne bourbonnaise ? ...
— Pas un n'a voulu venir! Laissons les dans leur monde de béton...
— Vous vous êtes mis au vert en quelque sorte! ...
— J'en avais marre des rombières et des arrivistes qui voulaient changer le décor de leur appartement tous les ans si ce n'était tous les 6 mois! Je gagnais du pognon gros comme ma cuite mais je me mordais la queue dans ma soi disant création architecturale. Un soir de déprime j'étais assis à ma table de dessin complètement désœuvré ne sachant que faire de ma soirée, vide comme toutes celles qui l'avaient précédée; j'avais fait un” bouron”, vous savez ce sont ces petits morceaux de papier que les enfants roulent et qui à l'aide d'un élastique leur servent de projectiles. J'ai levé les yeux, en face de moi était épinglée au mur une carte de France, tout en visant l'Hexagone j'ai fait le serment d'acheter une ferme là où le “bouron” frapperait; j'ai fermé les yeux, j'ai tiré... Je suis ici depuis 5 ans et j'espère y être enterré le plus tard possible... C'est un endroit merveilleux, vous ne trouvez pas ? Vous qui avez habité ici pendant plusieurs années; le lieu devait être autre chose qu'il ne l'est actuellement ? ...
— ...
Il était de nouveau reparti dans son passé; il s'était d'un coup arrêté de manger des noix, le casse noix en l'air. Quelque chose occultait son passé, mais quoi ? ... Il fallait que je sois son grand exorciste ou comme me disaient les “bourges” de Lyon son psychanalyste!
— Vous êtes bien venu cette après-midi pour revoir le lieu ? ...
— Oui... Cet après-midi.
— Racontez-moi un peu comment c'était ici en 14 ? Excusez moi d'être peut-être indiscret mais je ne comprend pas pourquoi vous étiez à Bout, en plein cœur d'une forêt bourbonnaise, en 14 ? ...
— En Novembre 1915 plus exactement. C'est vrai que cela parait loufoque qu'un jeune gars de 20 ans se retrouve ici, loin des atrocités de la guerre...
— ....
— Voila un demi— siècle que je garde cette période enfouie au plus profond de moi... 49 ans que je voulais revenir ici... Peut— être que cela me ferait du bien de me livrer à vous... Personne n'a su, je ne me suis jamais confié à quiconque, même mes parents n'ont su que certains épisodes de mon passage ici. Pourtant ce séjour a bouleversé ma vie... Bigre! Vous m'avez fait boire plus que de coutume, je dois être un peu ivre, mais qu'importe je me sens bien...
— Le Bourgogne mon cher! Si vous voulez vous confier je n'y vois aucun inconvénient, comme de ne rien me dire. Si cela vous fait du bien n'hésitez pas... Il est bon de se confier, d'évacuer son passé; tout ce que vous voudrez bien me dire restera entre ces 4 murs... A moins que vous ne vouliez dormir, je fais chauffer une brique et hop! au lit...
Je jouais avec le feu, je lui laissais le choix, continuer ou aller au lit, moi qui bavais comme un gamin devant la devanture d'une pâtisserie; j'allais enfin savoir pourquoi Charles Dunant était venu au domaine de Bout. Encore un petit coup de pouce et ce bon père Dunant allait enfin se confier! ...
— Je n'ai pas voulu vous faire boire, loin de moi cette idée. Etant bon buveur j'aime faire partager ma joie du doux breuvage des fruits de la vigne. Et puis de temps en temps, il est bon de faire appel à Bacchus pour nous aider dans cette vie...
— J'ai rarement bu... En 14 j'échangeais mon quart de vin contre du chocolat, j'ai toujours aimé les sucreries, Hi! Hi! Hi! Et du gros rouge il y en avait sur le front, autant que des obus, de la gniole éthérée aussi pour pouvoir éventrer et se faire éventrer... Mais je vais trop vite, moi seul me reconnais dans ce fatras de souvenirs. Pour que vous puissez vous mettre à ma place, si une telle chose est possible, il faut que je remonte à l'année qui allait bouleverser ma gentille petite vie d'enfant gâté... Pour mes 10 ans mon père eut quatre entrées pour un concert au théâtre des Célestins. De cette fameuse soirée seul le début me marqua si profondément qu'il allait changer le cours de ma vie... En ouverture il y avait un jeune prodige violoniste qui exécutait des oeuvres de Paganini. Il jouait de son instrument avec une maestria fantastique, j'étais subjugué, transporté, envoûté par le son du violon. Dans les jours qui suivirent je tarabustais tellement mes parents qu'ils m'offrirent un violon et des cours. Vous ne pouvez imaginer ma joie de pouvoir jouer et les soupirs de toute la maisonnée baignée par les fausses notes, car si le violon est un noble instrument il peut-être un engin de torture. Heureusement pour eux comme pour moi j'étais fort doué... Et dire que cela fait 47 ans que je n'ai pas joué, 47 ans que je prends dans mes bras l'étui où il repose,je n'ose l'ouvrir... Je ne suis qu'un vieux fou! ...
— Vous avez vos raisons...
— Sans doute, j'ai mes raisons, nous avons tous des raisons bien raisonnables pour déraisonner! ... J'alliais donc mes études au lycée avec celle de la musique. Mon professeur de violon voulait à tout prix que je prépare le concours d'entrée au conservatoire, mon père s'y opposait fermement, il faut le comprendre, j'étais le seul de la famille à pouvoir perpétuer le nom des Dunant dans le milieu pharmaceutique, mes parents ayant eu à par moi que des filles. A cette époque il était hors de propos qu'un femme puisse devenir pharmacien. J'étais tiraillé entre ma passion du violon et le souhait de mon père. En Mai 14, j'étais en fin de 1ère année de faculté et en cachette de mes parents je m'inscrivis au concours d'entrée au conservatoire... Est ce le fait d'avoir caché à mon père mon envie de devenir musicien et non pas pharmacien ? j'avais ce jour là un tel trac que je ratais pitoyablement mon examen... Que s'est-il passé ensuite je ne peux vous le dire... A cette époque j'étais faible, timide, l'amour que je portait à mes parents contre balançait, annihilait ma passion pour la musique. Et puis j'étais baigné dans l'odeur des remèdes, de puis mon très jeune âge que dis je depuis ma naissance, si attendue, j'étais destiné à être apothicaire. Comment lutter contre une telle évidence, surtout en 1914! ... La guerre s'est déclarée, les murs de Lyon se sont recouverts d'affiches de mobilisation générale. Est ce mon échec au conservatoire, la peur de prendre une décision, de vouloir sur choire à celle-ci. J'ai pris la guerre comme un prétexte pour pouvoir fuir... Deux jours après la mobilisation je m'engageais comme volontaire sans l'avis de mon père, ma famille n'a connu ma décision que le matin même de mon départ. Je suis parti comme des milliers de malheureux la fleur au fusil, deux semaines plus tard les fleurs avaient pourri... En Septembre j'étais en pleine bataille des frontières... Je me trouvais dans l'absurdité du début de la guerre, une énormité inconcevable à toutes les personnes ayant traversé cette période apocalyptique... Les gradés, des plus étoilés aux simples caporaux, tous étaient fous furieux. Ils avaient enfin le droit de tuer alors ils ne s'en privaient pas; ils exterminaient n'importe qui, français, boches, marocains, sénégalais, indochinois, tous y passaient pourvu que les hommes tombent. Pour vous les jeunes 14 c'est les tranchées, mais avant que les poilus les creusent il n'y avait pas grand chose pour se protéger. Au départ il y avait des hameaux, des villages mais après un ou deux mois de bombardements intensifs il ne nous resta plus que quelques ruines fumantes. L'artillerie prenait un malin plaisir à enterrer le restant de ces quelques pans de murs où s'accrochaient encore des lambeaux de papier-peint, comme si nos généraux voulaient nous voir exposer et tomber sous la mitraille ennemie. Alors nous pauvres soldats nous courions d'une ruine à l'autre, d'un bois à l'autre, certains joursdeux à trois camarades tombaient par arbre pris à l'ennemi... Ah! On avait pas le temps de s'ennuyer ni de dormir... C'en était devenu absurde, tous nos repères habituels avaient disparu, vous ne saviez plus lorsque vous fermiez les yeux d'épuisement si vous alliez les rouvrir quelques minutes plus-tard. Ce doute était devenu insupportable, il nous effrayait plus que l'ennemi! . J'ai tenu sept mois dans cet enfer... Et puis pendant une sortie comme tant d'autres j'ai craqué... Je me suis dit que cette attente ne pouvait plus durer, il fallait que j'en ai le cœur net, que je meure de suite, les yeux ouverts et non pas étripé par un obus pendant mon sommeil. J'avais décidé ma mort! ... Nous devions prendre une position allemande retranchée dans un hameau. Notre groupe se composait d'un officier, d'un sous-off et d'un certain nombre de pauvres bougres. Lorsque l'officier à donné l'ordre de charger je me suis mis à courir en terrain découvert face à l'ennemi. J'étais devenu fou... Je n'ai pu me souvenir des fait et gestes que j'ai pu avoir après que l'officier ait levé son arme de poing. Je me vois simplement courir, la baïonnette en avant et surtout je m'entends encore hurler mon désespoir, ça oui je m'en souviens... En face ça crachait salement, les boches avaient installé une de leur foutue mitrailleuse. Arrivé à quelques mètres des premiers murs en ruines j'étais toujours en vie, comme si une force prodigieuse me protégeait. La mitrailleuse adverse s'enraya au moment même où je sautai par— dessus les murets où étaient retranchés les allemands. Je fis un véritable carnage à coups de baïonnette, lorsque l'officier accompagné de quelques survivants arrivèrent j'achevais le dernier. Mais ma folie ne s'arrêta pas là, je me retournais contre mes camarades et sans la présence d'esprit du sous— officier qui me donna un coup de crosse sur le crâne j'aurais sans doute exterminé le restant de mon groupe... Tout ce que je viens de vous dire me fut rapporté par le sous-off qui me rendit visite quelques jours plus— tard à l'hôpitalmilitaire du Val de Grâce. Là bas on statua sur mon sort, on me gratifia du grade de sergent-chef, on me décora pour acte héroïque et on me transféra, plustôt on me trimbala d'hôpital enhôpital comme un objet encombrant qui n'a sa place nulle part. J'atterris à Bout en Novembre 1915...
— Les anciens de Bourbon m'avaient vaguement parlé de la caserne de Bout, mais j'ai toujours pris ces paroles comme propos d'alcooliques. C'était donc vrai! ...
— La caserne de Bout! Les paysans ont le sens du raccourci... Il s'agissait de tout autre chose. L'armée avait un gros besoin de bois d'œuvre, les hommes étant au front, où trouver de la main-d'œuvre sinon chez nos prisonniers. Nos prisonniers! N'étions pas nous-mêmes des prisonniers! ...Ici c'était un camp d'internement de polonais. Nos vieux amis polonais étaient en 14 sous domination prussienne donc ennemis de la France. Au lieu de les laisser croupir dans des camps ces pauvres bougres étaient envoyés dans des fermes, comme celle-ci. C'étaient des privilégiés par rapport aux autres prisonniers de guerre... Nous étions tous ici des privilégiés...
— Vous étiez nombreux ? ...
— Au plus fort de la guerre, de 17 à 18, nous avions jusqu'à 80 prisonniers...
— 80! Diable! C'est un sacré nombre! ...
— Je pense bien, Nous étions une trentaine de soldats français commandé par un brave type de capitaine réserviste du génie, un caporal et votre serviteur, sergent-chef Dunant. Cette garnison si l'on peut appeler ça garnison, était composée d'hommes comme votre père, soutiens de famille, trop âgés pour aller au front ou des comme moi, des traumatisés par la guerre.Le ministère de la guerre nous demandait une certaine quantité de bois d'œuvre, les bureaucrates n'en demandaient pas plus pas moins, c'était à nous de gérer cette quantité. Alors nous abattions comme des fous pendant les deux à trois mois d'hiver, nous nous faisions même aider par des valets de fermes des alentours. Le restant de l'année nous nous occupions de jardinage, donnions des coups de main dans les domaines voisins, nous avions vaches et cochons, le braconnage battait son plein faute de chasseurs pour éliminer le trop plein de gibier et puis les dimanches... Il y avait bal...
— Des bals! ...
— Oui des bals Hi! Hi! ...Le caporal jouait fort bien de l'accordéon, moi-même du violon et certains de nos prisonniers de l'harmonica ou de la guitare. Nous avions trouvé à Moulins un luthier qui nous fournissaitles instruments manquantdes cordes de rechange pour les guitares et mon violon et les partitions des derniers succès. Je m'étais débrouillé pour que mes parents apportent mon instrument à l'hôpital, là bas il avait été souvent un ami sincère me soutenant et il améliorait le sort de mes camarades dans les moments difficiles...
— Vous avez monté un groupe de bal! ...
— Accordéon, guitare, harmonica et violon. A partir de Juin nous jouions deux ou trois fois par mois. Tous les filles et les garçons des alentours venaient se trémousser au son de nos instruments. Les parents venaient aussi, ils apportaient de quoi nous encourager. C'était la bonne vie, loin des tueries et des assassins... Jusqu'à un certain jour de Juillet où elle est venue...
— Qui ? ...
— ...
— Qui ? Une belle fille ? ...
— La plus belle! ... Marguerite! ... Elle est venue pour la première fois à Bout à l'occasion du bal du 14 Juillet 1917. Elle avait une robe bleu très clair, un canotier décoré de cerises sur fond de ruban de soie noire...
— Elle était brune, blonde...
— Rousse! Des cheveux magnifiques! Ils lui coulaient dans le dos tel une coulée de lave. Elle m'est apparue d'un coup. Elle se tenait assez loin de l'estrade où nous jouions, les mains dans le dos, très droite, examinant les danseurs. Puis elle s'est avancée vers l'orchestre, ses yeux noisette se sont posés sur moi. Je me souviens très bien que nous avions entamé une polka endiablée. Je fus transporté par son regard, je ne pus détacher mes yeux des siens, nous nous sommes regardés pendant tout la danse. Ses yeux noisettes étaient deux étincelles rieuses qu'elle recouvrait de ses longs cils. Des taches de rousseur habillaient gentiment son nez mince et droit. Sa bouche était deux pétales de coquelicot, fleurs de Juillet... Mon Dieu! Qu'elle était belle, simple en sa jeunesse, sans fard, elle rayonnait de sa joie de vivre ses 18 ans. Ensuite nous avons entamé une valse, je l'ai vu être invitée par un jeune gars, j'avais le cœur serré, je ne sais encore comment j'ai pu jouer jusqu'à la pause. Je l'ai cherchée fébrilement, bousculant les uns et les autres, ce qui n'est pas dans mes habitudes. J'était comme possédé par cette vision. Elle était adossée à un arbre et parlait à une autre fille, je me suis approché d'elles. Elles m'ont regardé, se sont arrêtées de converser pour rire de mon trouble. Ma belle inconnue a murmuré à l'oreille de son amie quelques paroles, cette dernière m'a regardé, puis est partie du coté de la buvette, me laissant seul avec Marguerite... Gauchement car j'étais très timide, peu habitué aux femmes malgré que je fus étudiant, je l'invitai à prendre une boisson. Je me présentai, elle fit de même: Elle se prénommait Jeanne, Marguerite, mais tout le monde l'appelait Marguerite, elle allait avoir 19 ans au mois de Septembre, ses parents tenaient un débit de boisson à Gipcy, chez eux aussi il y avait bal. Elle était venue par curiosité, ayant entendu dire par des amies à elle que nous jouions fort bien, elle ne démentit pas, trouvant même que je maniais mon violon comme un vrai joueur de bal, j'en étais rouge de confusion. Le lieu aussi lui plaisait bien, tous ces arbres, une ferme de conte de fées, ce sont ses termes. Elle n'arrêtait pas de me poser des questions sur moi, d'où je venais, qu'est ce que je faisais dans le civil, si la guerre n'était pas trop dure, des questions de jeune fille insouciante quoi!...Et puis les prisonniers polonais l‘intriguaient beaucoup, moi je lui répondais, elle m'aurait demandé de lui parler en polonais que j'aurais été capable, sans faute d'accent! ... J'étais il faut bien le dire amoureux fou de Marguerite, le coup de foudre comme l'on dit... Malheureusement il a fallu que je remonte sur les planches. Quelle torture pour moi que de voir ma bien— aimée danser avec d'autres... Elle est partie avant la fin du bal, je n'ai pu lui parler, mais à ma grande joie juste avant qu'elle ne s'en aille nous nous sommes regardés longuement, mon cœur bondissait dans ma poitrine autant que mon archer sur les cordes...
— Vous l'avez revue ? Dites moi vite...
— Bigre! je vous tiens en haleine! ... Mais avant, servez moi un verre de ce délicieux Bourgogne... Merci! ... Le caporal était un sacré futé, il avait remarqué notre manège et s'était renseigné discrètement sur la jeune fille. Trois jours plus tard il se faisait porter pale et je le remplaçais à la corvée des poubelles, et devinez où se trouvais la décharge ?...
— A Gipcy!
— Ses hommes et lui avaient l'habitude en revenant de s'arrêter boire un verre de vin chez les parents de Marguerite, c'est ce que nous fîmes. Malheureusement elle n'était pas chez elle, c'est la tête basse et le cœur lourd que je ramenai les hommes à Bout. Le caporal fit tout ce qui était en son pouvoir pour que je puisse revoir Marguerite, quelques jours plus— tard je pu enfin lui parler, lui sourire, l'aimer... Loin d'elle je ne pouvais m'acquitter de mon devoir de soldat, j'accumulais bévues sur bévues, si bien que je fus convoqué chez le capitaine. Le brave homme voulut m'envoyer en permission pour cause de santé. J'ai failli l'insulter tellement cette idée de quitter Bout pendant quelques semaines me semblait intolérable. Ce pauvre capitaine n'était pas dans la confidence, que voulez vous il était officier nous nous étions simples sous-offs... De revoir Marguerite le plus souvent possible m'a calmé. Il faut dire aussi que j'avais remarqué que mon amour était partagé, quoi de plus exaltant que d'aimer et d'être aimé... Je passais plus de temps à Gipcy qu'à Bout, nous faisions de longues promenades dans la campagne à l'ombre des haies, les bouchures comme vous dite ici, sous l'œil attendri de mes hommes et de ces braves polonais. J'étais même très bien vu par les parents de Marguerite, de bien braves gens du Cantal venus s'installer à Gipcy 15 ans plus tôt. De voir leur fille courtisée par un futur pharmacien de Lyon était loin de leur déplaire... Je passais la fin de l'été et l'automne dans un bonheur absolu, elle était venue danser plusieurs fois et à chaque fois j'avais lâchement abandonné mes camarades musiciens pour plusieurs danses. Ah! Que la vie était belle, j'aimais, j'étais aimé... Les nouvelles du front nous parvenaient par voie officielle, courrier du ministère, la propagande de la presse et par nos pauvres paysans recevant la fameuse lettre concernant leur fils ...Disparu au front... Si nous n'avions pas eu tout ceci nous serions passés à côté de cette immense boucherie. A Bout point du bruit des obus, des mitrailles et des cris déchirants des camarades mis en pièces... Ici le bruit des scies et des haches occupait notre espace... Et les yeux de Marguerite me suffisaient... Nous étions devenus des lâches me diriez vous! Non mais de simple hommes qui avaient peur d'y retourner et de subir à nouveau les atrocités. Nous étions conscients que de pauvres types se faisaient tuer pendant que nous nous vivions la belle vie. Nous en avions trop bavé, lessivés, à un tel point de rupture que certains d'entre nous étaient proches de l'hôpital psychiatrique. Heureusement pour moi j'avais l'amour de Marguerite qui me secourait. Je n'avais qu'à la voir, m'attendant sur le pas de sa porte, la regarder dans les yeux, prendre ses mains dans les miennes... L'embrasser au coin de ses lèvres si carmin, la prendre par la taille... Et l'emmener dans la belle campagne bourbonnaise construire notre avenir... Un accident survenu à un de nos polonais et son départ à l'hôpital de Moulins allait être lourd de conséquences pour moi... Le remplaçant arriva la veille du bal de la saint Martin... Marguerite était là bien— sûr à ce fameux bal de la saint Martin. Le temps était magnifique, le soleil jouait avec les mordorés de sa robe en velours, ses cheveux ressemblaient aux feuilles des érables à l‘automne. A l'abri d'un mur je lui grappillais des baisers... Il a bien fallu qu'au bout d'un moment j'aille rejoindre mes camarades sur l'estrade... Les musiciens et moi avons tout de suiteremarqué que le nouvel arrivant dansait beaucoup mieux que nous tous. Au son de nos instruments il improvisait des pas de danse, timidement au début, pour par la suite à la cadence de mon violon se lancer dans une gigue frénétique. Sa cavalière, une pauvre fille d'au moins 80 kilos, l'avait depuis belle lurette abandonné à ses pas de plus en plus compliqués. Nous sûmes par la suite que ce foutu polonais était danseur professionnel dans une troupe de Lodz. Je me pris au jeu, à le voir danser au rythme de ma musique je me surpassais moi aussi. Nous n'étions plus que deux en face l'un de l'autre, lui sur la terre battue moi sur les planches à battre du talon au rythme de plus en plus rapide de la danse. Lorsque la gigue fut finie tout le monde applaudit à tout rompre. A ce moment là la terre s'ouvrit sous moi, Marguerite s'était jetée au cou du polonais et l'embrassait!... La suite du bal fut morose pour moi, imaginez moi, regardant danser Marguerite dans les bras de ce foutu polonais!... Bien-entendu elle s'était rendu compte que je faisais la gueule, à la pause elle vint me voir “ Ce n'est pas grave mon p'tit Charles, j'aime bien la danse, t'es t'y bêta mon p'tit Charles” Voila ce qu'elle me disait pour me consoler, c'est vrai que pour la danse je ne lui arrivais pas la cheville à l'autre polonais! Il faut dire aussi qu'il était beau, le salaud, grand et élancé, blond, des yeux d'un bleu profond avec par-dessus le marché des dents parfaites qu'il mettait en valeur avec des sourires enjôleurs... Il avait tout pour lui, je n'avais plus rien pour moi, je n'étais que le petit sergent-chef violoneux et timide... L'hiver est arrivé, je continuais à voir Marguerite mais je sentais que celle-ci n'était plus comme avant, elle était distante, moins câline. Je voulais rapidement me fiancer pour pouvoir l'épouser après les hostilités, la guerre allait bien s'arrêter un jour! Elle me répondait toujours la même rengaine “Attend un peu mon petit Charles, on a bien le temps!”... Tu parles, elle voyait ce foutu polonais en cachette! J'ai tout fait pour qu'il aille le moins possible à Gipcy, mais je ne pouvais quand même pas l'enfermer à Bout, ce n'est pas dans ma nature et puis il y avait le règlement, les ordres... L'hiver fit place au printemps. Marguerite devenait de plus en plus distante, à peine si je pouvais l'embrasser... Nous avions cet hiver là un travail important, les armées avaient de plus en plus besoin de bois, j'avais peu de temps à consacrer à Marguerite... La saint Jean fut organisée à Bout, le grand feu fut érigé en face de la maison, dans le champ que vous venez de labourer. Lorsque la nuit fut tombée nous sautâmes tous le feu même notre brave capitaine. Le premier à sauter fut notre étoile polonaise. Les flammes étaient encore fort hautes quand il s'élança en poussant un cri dans son dialecte puis par une détente formidable il s'envola littéralement pour retomber dans les bras tremblant de Marguerite. Ils se serrèrent l'un l'autre un bref instant. Une main vint se poser sur mon épaule, c'était celle du caporal. En me serrant amicalement la clavicule il me dit de ne pas m'en faire, que ce n'était sans doute qu'une amourette avec son polonais et que si ça la tenait vraiment la Marguerite et bien ce n'était qu'une moins que rien. A ces mots je me suis retourné et j'ai bien failli lui casser la gueule. De la soirée je n'ai vu Marguerite et le polonais, j'avais beau les chercher de partout impossible de les trouver. J'allais abandonner lorsque je me trouvais à passer près de la prison. Je remarquais que la porte de celle-ci était entre-ouverte...
— La porte de la prison!! ...
— Oui, il y avait une prison à Bout, là où vous avez votre bergerie. Quelque fois des polonais abusaient d'eau de vie donnée par les paysans et des rixes s'en suivaient, il fallait bien sévir! Oh! il s'agissait plus tôt d'une grande pièce avec plusieurs lits que de cellules avec corps de garde... Je poussais la porte, à la lumière de mon fanal je vis mon polonais besogner Marguerite. Elle était étendue sur un des lits, les jambes en l'air, lui sur elle, le pantalon sur les talons, le cul nu. La lumière interrompit leurs ébats, nous nous sommes regardés de trop longues secondes... C'est Marguerite qui a ouvert la bouche “C'est pas grave mon p'tit Charles, t'en parles pas à papa hein! mon p'tit Charles “ C'est tout ce qu'elle a dit... Voila vous savez tout, Mathieu... De mon amour perdu...
— Mais vous vous n'êtes jamais dit que c'était une garce votre Marguerite ? .
— Non! ...
— Excusez moi d'insister mais je suis curieux de nature, j'aimerais savoir si elle l'a épousé son danseur polak ? ...
— Non! il a disparu ...
— Disparu! Comment cela ? ...
— Il... Il s'est évadé... Un matin il n'a pas répondu à l'appel. Nous avons alerté la gendarmerie, des recherches ont été effectuées dans tout le département et ceux limitrophes, sans succès, nous n'avons jamais eu aucune nouvelle de lui... Et puis la guerre a pris fin je suis retourné à Lyon, j'ai repris mes études, la vie a continué...
— Et Marguerite, elle vit encore ? Elle a du se marier ? ...
— Je ne sais et ne veux pas le savoir! ...
— Je me renseignerai à Gipcy...
— N'en faites rien, Mathieu, pour l'amour du ciel, n'en faite rien! ...
— Bon d'accord je vous le promets...
Pour détendre l'atmosphère qui s'était au fil du récit de Charles quelque peu épaissi, je me levais légèrement titubant afin de laisser Charles à ses malheureux souvenirs et pour jeter un oeil par la fenêtre de la cuisine. Il neigeait à gros flocons, pendant notre conversation un gentil lutin avait fait le ménage: Tout était blanc... Comme la conscience de ce pauvre Charles. J'étais arrivé à mes fins, Dunant avait parlé, je connaissais son secret! Maintenant le père Charles ne m'intéressait plus. C'était une banale histoire d'amour, le jeune étudiant déniaisé par la gatte du bourbonnais. Il y a cru à l'amour fou... Il y croit encore! J'étais quand même un peu honteux de ma conduite mais que voulez vous l'alcool n'est jamais tendre... J'aurais bien voulu poser une dernière question au père Dunant: Eh! Charles, tu l'a baisée ou pas la grande Marguerite
— Venez voir Charles! Il neige!
J'entendis dans mon dos un remue-ménage de chaises et de table, Charles en tenait une bonne!
— Bigre de bigre! Mathieu, il faut que je me couche! Quelle heure avez vous ? Je ne peux distinguer le cadran de ma montre! Hi! Hi! Hi!...
— Une heure...
— Bigre! Voila bien longtemps que je n'ai veillé aussi tard! ...
— Une dernière question, elle était grande Marguerite ? ...
— Une tête de plus que moi...
J'en étais sûr! ...
Le lendemain matin il pleuvait, la neige avait fondu, il ne restait d'elle que de la boue. Un peu comme dans mon crâne...Monsieur Charles Dunant retourna à Lyon avec sa belle 404 et moi au cul de mes bêtes. Je n'aurais jamais repensé à lui si deux jours plus tard je me trouvais à Ygrande chez Fernand, coiffeur et bistrotier, ce qui est bien pratique, pour me faire rafraîchir la couenne. Je lisait la Montagne tout en buvant un petit Saint-Pourçain quand mon attention fut attirée par un entre filet dans la rubrique accident:” Un automobiliste lyonnais, Dunant Charles, a trouvé la mort au volant de son véhicule une Peugeot 404. A la sortie de Varenne sur Allier le véhicule a percuté un arbre. Les circonstances de l'accident n'ont pas encore été élucidées...” Le con, il s'était tué en partant de chez moi! ...
Je rentrais à la maison l'âme noire, la pensée pleine d'images de ce vieux Charles. Le revoyant manger ses noix en trois pièce Prince de Galles et dans mon esprit se superposant la caricature du jeune Charles en bleu horizon courtisant la Marguerite me fit sourire. Il était venu revoir les lieux de son amour perdu, il s'était confié à un inconnu, avait vidé son trop plein de tristesse. Avait il trouvé en moi un ami ? Pour ma part Charles Dunant n'était qu'un épisode, une bonne soirée bien arrosée. Aurais je du être plus attentif, plus humain, plus compatissant ? ... Et puis merde! ...
Le facteur m'attendait sur le pas de la porte avec une lettre dans la main.
— Un recommandé pour toi! ...
— Un canon, la poste! ...
— Pas de refus! J'viens d'chez l'Pierre! J'me suis fais engueuler par la Claude! Bon Dieu! Quelle garce! Pas moyen d'boire un ch'ti canon chez eux! ...
— Faut lui pardonner la poste, c'est une vieille fille! Il y a des moments où ça la “déborloche“! ...
— Allez santé! Mathieu, au con d'la Claude! ...
— Le pauvre! ...
Je ne reconnus pas l'écriture sur l'enveloppe, elle avait été enregistrée à la poste de Souvigny l'avant veille. Je l'ouvris et première chose que je fis, je regardai la signature: Charles Dunant...
Mon cher Mathieu,
Je ne suis pas un grand épistolier, vous voudrez bien m'en excuser. J'ai passé une très agréable soirée en votre compagnie. De me confier à vous m'a libéré l'esprit mais non pas la conscience. J'ai failli, je vous ai trahi. Vous avez eu la richesse de m'accueillir à votre table, vous avez eu le pouvoir, grâce à votre générosité, de vider l'abcès qui rongeait mon existence. Malheureusement j'ai eu la faiblesse de vous occulter une partie de ma vie à Bout. Voyez comme je suis, la plume à la main, j'hésite à écrire cette bon dieu de vérité. Il faut pourtant qu'à vous je me livre. Après tout sera fini... J'ai tué, Mathieu. Assassiné. Je ne pouvais plus supporter de vivre entre Marguerite et l'autre. Ils continuaient à se voir en cachette, je le savais. Mais j'étais impuissant en face des doux yeux de Marguerite. Elle me menait par le bout du nez. Alors un soir de désespoir ne pouvant plus porter une telle jalousie, j'ai éliminé mon rival... Vous trouverez son corps près de la source en bas de votre champ de blé. Vous agirez suivant votre conscience. Pour moi tout est fini... Sachez Mathieu que vous avez été mon dernier ami. Adieu mon cher Mathieu.

CharlesDunant

Pendant longtemps j'ai hésité devant la pelle, la prenant, la reposant... Il m'a fallu un certain temps pour approcher la source, comme si j'allais marcher sur une tombe. Et puis le printemps est venu puis l'été et la moisson. Mon blé était beau et j'ai eu grand plaisir à le récolter.

FIN



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