Le baiser de Laura
Alexandre Millon
mauresque@swing.be


J’aurais pu être un Orlov-Rostopchine.
C’est ainsi qu’on appelle ce cheval russe de la révolution d’octobre. Une race rude, agressive et exceptionnellement croisée. Savant dosage entre le Orlov (arabe, danois, hollandais) et Rostopchine (persans et turcs).
Mère italienne, père ukrainien et grec de cœur.
J’aurais pu être un Orlov-Rostopchine, mais quand je repense à mon vieux penchant de rejeton geignard, plaintif et maladroit, j’en doute. Je ne veux pas redevenir cet être émotif et fragile que j’étais tout gosse. Je ne désire pas retrouver ce petit garçon qu’il fallait presque emballer tendrement avant tout " transport ". Tout petit déjà, avec ses airs résignés j’énervais déjà ma mère. Je pathétisais. J’en faisais des tonnes pour rien. Je rentrais de l’école en pleurant, me vexait pour une peccadille. Ma mère me suggérait : " Á chaque fois que tu es vexé, essaie de comprendre comment tu as facilité cette vexation. Quelqu’un peut-il te vexer si tu refuses de l’être ? Allez va, t’en fais pas ! ".
Oh, je ne force pas sur le mélodrame. Non.
Je ne cherche pas l’apitoiement. Que chacun tienne ça pour soi. On en aura tous besoin un jour. Quand on commencera à arborer l’œil hostile de certains âgés qui savent qu’ils n’intéresseront plus personne au monde.

Tout a commencé quand j’ai vu cette annonce au sujet d’un ordinateur portable d’occasion. Une affaire vite bouclée qui s’était avérée honnête.
Je venais d’aménager dans un petit appartement situé dans un quartier relativement calme de Bruxelles, du côté de la place Sainte Catherine. J’étais célibataire. Pas vraiment un solitaire. J’avais un groupe de copains. Une petite amie de temps en temps, ô pas de quoi me faire dormir à poings fermés, mais bon. Disons que je n’étais pas suffisamment beau pour que, comme par hasard, des tas de filles m’apprécie surtout pour mon humour et mon affabilité...

Dès que j’ai installé le petit ordinateur sur mon bureau, je me suis connecté à Internet. J’ai vite découvert les e-mails. Petit à petit, j’ai commencé à écrire à des correspondants partout dans le monde. Je passais des heures chaque jour à répondre à mes amis internautes. Ensuite j’ai découvert les forums virtuels. J’y passais mes soirées. D’abord une sur deux, puis sept jours sur sept. Je me relevais la nuit pour contacter des personnes.
À mon travail je devenais de moins en moins productif, j’avais un visage tuméfié de fatigue. Je ne passais plus un seul jour sans aller discuter sur un chat.
Je me disais que quelque chose n’était pas normal dans mon comportement et j’ai commencé par m’imposer des normes. Je tentais de limiter mes temps de connexion.
J’ai tenu le coup deux ou trois semaines, peut-être plus.
Puis je suis retombé dans la spirale, bêtement, en cherchant un site sur des coins de Toscane à découvrir à pied. J’ai toujours bien aimé la marche. La marche et sa légèreté. La vraie marche quand elle est proche de l’état hypnotique, dès qu’on se met en pilotage automatique. On ne réfléchi pas, les jambes marchent toutes seules, on laisse l’inconscient prendre le relais. On sort ses idées noires, comme on promène son chien.
On marche et ça devient agréable, on devient plus positif, simplement parce qu’on est en mouvement et qu’on a l’impression d’avancer. La seule victoire que j’avais pu arracher à l’attraction du réseau, c’est que je ne me levais plus la nuit pour me connecter. Sauf le week-end.
Je me consolais en me disant qu’il y avait pire que moi.
Il m’arrivait de mentir sur la durée réelle de mes connexions. Je n’avais plus de copine. Mes dernières relations avec les femmes n’avaient pas été très brillantes.
Chaque histoire avait été pour moi une source de déceptions et d’effondrements. Bref, les filles ça ne me manquait pas trop. Je ne trouvais donc pas cette solitude si étrange que cela. Si on est un homme pas repoussant, plutôt élégant et gentil, et en plus socialement " respectable ", on passe vite pour un être bizarre à se passer de femmes comme ça. L’attitude machiste qui consiste à conclure que sans vie sexuelle on n’existe pas ou si misérablement, m’exaspérais. On se sentait vite classé. On était catalogué en marge des plaisirs de la vie. Je me disais aussi que le sexe et les rencontres en général n’échappaient pas à cette logique de consommation où on se lasse très vite de l’autre. On allait vers un autrui jetable. Je sais, c’était un discours un peu bateau, mais qui n’y a pas un jour été confronté ?
À cette époque, je me disais que les femmes qu’on rêve d’approcher n’existent pas vraiment.
Ces rêves ne sont que des corps remplis de nos espoirs, des vies nourries de nos manques.
Les femmes sont surtout ce qui nous échappe.
Internet était un outil de communication extraordinaire.
La toile correspondait à mon besoin de communiquer autrement avec les autres. Je pensais qu’il ne créait pas ce besoin artificiel et qu’il répondait, au contraire, à un besoin fondamental. Je dénichais des personnes impossibles à rencontrer dans la vie quotidienne, je découvrais d’autres modes de pensée. Je pouvais me confier, partager. Dans les groupes de discussion je trouvais des adversaires à ma mesure. Tout cela dans l’anonymat à distance et d’un simple clic. Un moment, pour échapper à l’attrait du réseau, j’ai tenté de renouer avec mes anciennes relations, avant de laisser tomber.
Je me suis rendu compte que mes vieilles connaissances avaient quasi toutes la vie décalée et la personnalité disons, à part. Il y avait Pierre-Arnaud, un végétalien pur et dur, un écologiste convaincu qui avait passé des années à étudier les rapaces dans le monde, et qui travaillait, maintenant chez Bayer, dans les matières plastiques. Et puis, Vincent, un directeur d’agence de pub, cocaïnomane, le genre : " j’arrête quand je veux ". Il avait une bite énorme. Hors norme. Personne ne pouvait l’ignorer. Et puis Perla, une tragédienne de Charleroi, qui faisait de la figuration au cinéma. Elle avait failli réussir son suicide après avoir été pour la seule et unique fois, l’actrice principale d’un film art et essai. En fait, du cul, des gros plans tournés caméra sur l’épaule, genre Dogma, et qui avait failli passer sur Canal+. Il y avait aussi Eliseo, qui avait un look de corbeau gothique. Il jouait de la harpe dans un groupe médiéval. Il mangeait énormément d’oignons crus, il adorait ça. Un jour il m’a donné rendez-vous dans un salon de thé chic du centre ville, un endroit fréquenté par des vieilles chocolatomane et des clientes de couturier. Eliseo avait pété à table, tout le monde s’est tourné vers nous, j’avais honte. Enfin, vous voyez, je côtoyais des personnes comme ça. Bref, je me suis aperçu que je recherchais des gens un peu spéciaux. Peut-être pour vivre moi-même des trucs par procuration. Ça me rassurait aussi sur ma normalité, moi l’ingénieur bien comme il faut. Peut-être que ce genre de retrouvailles avec ces copinages " transgenres " correspondaient à des étapes éphémères, mais équilibrantes, de mon passé.

Contrairement à la télé, Internet me semblait beaucoup plus actif. Il fallait chercher, se débrouiller, partir en chasse dans les moteurs de recherche. Sans me rendre compte que cette liaison téléphonique était aussi une ligne de défense ; avec ce côté factice où l’autre est tenu à distance, dans une intimité ambiguë.
J’estimais que le réseau ne générait pas d’accoutumance chimique ni de dépendance organique. Néanmoins, je me rendais bien compte que mes connexions étaient des compensations. Tout ça remplaçait un manque, une dimension que je n’arrivais pas à assumer.
Cette dimension c’était probablement cette crainte de m’engager sentimentalement, cette peur d’être encore face à un nouvel échec amoureux.
C’était une vraie phobie de l’abandon.
Je le savais, mais je ne bougeais pas sur mes positions. Avec Internet, j’avais l’impression de remettre à plus tard tous mes problèmes avec les femmes. Je me disais que le temps allait travailler pour moi. Cette lucidité grandissante était de plus en plus douloureuse et me plongeait dans l’insomnie.
Cette cyber-traversée avait duré 18 mois.

Un jour, j’ai tout arrêté d’un coup.
Ce qui ne fallait pas faire. Tout stopper brutalement ça n’était pas très futé. Tout le monde sait ça. Mais il ne suffit pas de le savoir. C’était en décembre pendant les fêtes de fin d’année. Bruxelles agitait son popotin dans une valse quasi indécente de cartes de crédits et de chants de Noël. Jamais cette fête m’avait semblé aussi préfabriquée que cette année-là. J’avais perdu la plupart de mes copains non connectés. Le soir, chez moi, l’ordinateur restait fermé. Sous la couette, c’était le monde interlope de la nuit. Chaque nuit un collier serrait progressivement ma gorge.
Pourtant j’étais seul. Il n’y avait que moi.
Alors, je me disais, pas de panique. Rien de paranormal. Il est fort probable que t’angoisse, mon vieux. Tout simplement. Je revivais tout. Je rembobinais la journée. Les chocs assourdis des bénéfices de la firme. La frime autour. Le moindre feulement de bas résille. Les sautes de vent dans les cyprès du manque. Les implacables combats d’araignées dans le cerveau des nombreux hypocrites qu’il faut fréquenter chaque jour.
Sans parler des chauve-souris de la mémoire, avec leurs vols compliqués qu’on ne voient pas venir, mais qui rôdent, les vicieuses. Et je commençais à avoir peur. Comme un gosse je rechignais à éteindre la lumière au dedans de moi-même. Le sommeil foutait le camp. Je commençais à avaler des calmants. D’abord de temps en temps. Ensuite tous les jours. On a beau être prévenu c’est l’engrenage.

Pour compenser le vide laissé par le Net, j’écoutais le blues de John Lee Hooker, en boucle… Ensuite, j’ai commencé par fumer quelques joints. J’achetais mes rations gare centrale, auprès d’une revendeuse en tailleur chic que j’avais rencontrée sur le réseau. Je n’exagérais pas dans les doses, mais c’était quand même la première fois que je fumais aussi régulièrement.
J’étais à côté de moi-même. J’errais dans un brouillard de contradictions. J’étais ni bien ni pas encore mal. Les écouteurs du baladeur dans les oreilles, je me sentais le King du Blues, je n’avais peur de personne.

Lors du réveillon de la Noël, j’errais à pied et dans cet état de grâce vers le centre ville. J’avais traversé au rouge et hors passage piéton le boulevard de L’Empereur. Et bang ! J’ai rien vu ni entendu venir.
J’ai été tamponné par une ambulance pourtant hurlante et j’ai perdu connaissance dans le bleu du gyrophare.
Je me suis réveillé dans un lit d’hôpital. J’avais cette vision d’un diable à cornes de farces et attrapes bondissant hors de sa boîte dans un rire d’automate. Je m’en suis sorti avec une fracture de l’épaule gauche et une collection d’hématomes du meilleur goût.

Dans le service de traumatologie, j’ai sympathisé avec une infirmière. Quand elle est arrivée dans ma chambre, il émanait d’elle une sensation paisible comme un fleuve. Une tendresse alluvionnaire. Un rapport avec l’eau, je ne sais pas l’expliquer.
J’éprouvais quelque chose de maternel. C’était d’un classicisme accablant. C’était comme le résultat d’un calme ensablement qui remontait à mon enfance.
L’on imagine pas la force des images qui traverse la tête d’un convalescent encore tout jeune…
Par la pensée je foulais une lingerie fine sur la peau mouchetée d’une rousse authentique. Laura n’était pas seulement mignonne, elle me paraissait inenvisageable.
J’essayais de montrer de l’indifférence pour son jeu discret de hanches. Elle exagérait des petits riens charmants. Ma vieille angoisse de l’échec battait son plein quand elle m’a parlé de ses futures vacances. Nous étions au fumoir. Je ne fumais pas et elle non plus. Que faisions-nous là alors ? La salle était vide. On parlait à l’abri des regards. Elle se trouvait curieusement bien en ma présence, sans qu’elle sache pourquoi. Inutile de creuser la question, lui dis-je et lui révèle que moi aussi je me trouvais bien auprès d’elle sans savoir pourquoi non plus. Et qu’il fallait laisser là ce joli mystère.
Je tentais d’être drôle et je l’étais. Son rire devenait chemin. Chaque jour, on se parlait et dévoilait un peu plus l’un et l’autre. Laura venait de divorcer. Avant son mariage elle faisait partie d’un club de randonneurs. Elle adorait la marche aussi.
Mais ces derniers temps j’avais eu tendance à l’oublier, lui avais-je expliqué. Juste avant mon départ de la clinique, j’étais retapé, et elle m’avait raconté son histoire.
Une histoire de divorce très moche.
" Avant même de consulter un avocat, je m’étais réfugiée un soir chez une amie, une infirmière aussi. Régis, mon mari, m’humiliait verbalement, et par divers stratégies, mais ce jour-là il m’a frappée sous les yeux de Justine, ma fille de 4 ans.
Je me suis donc enfuie chez mon amie infirmière. Et j’y suis restée le temps de retrouver un nouveau chez moi avec Justine. Régis était technico-commercial et voyageait beaucoup. Jamais j’aurais imaginé qu’il aurait demanderait la garde de Justine !
Mais Régis c’est comporté en salaud. Il m’a coincée.
Il a retourné l’événement et à fait constater un abandon du domicile conjugal. Il a vu un avocat. Un très bon avocat. Régis gagnait bien sa vie. En plus il avait un physique d’ange blond et un abord tout à fait sympathique. Et de l’humour quand il le fallait. Régis a réussi à mettre tout le monde dans sa poche. Le juge et même mes parents. Il a finalement gagné sur toutes la ligne en jonglant avec les faits, et en manipulant les arguments d’une manière diabolique. Et en retrouvant une veille histoire où j’avais craqué une seule fois en vacances. En Corse. J’avais eu une aventure, une seule, un soir avec un ami d’enfance que j’avais miraculeusement retrouvé sur la plage. Cette fois-là mise à part je n’avais jamais trompé Régis. Et j’avais un peu réagi par vengeance, car Régis m’avait trompé avec une collègue de travail, et ça avait duré six mois.
Ensuite il s’est calmé, mais lors d’une crise il m’a avoué que ce n’était pas la première fois qu’il me trompait. Cet ami d’enfance retrouvé en Corse était marié lui aussi. Il avait fait une fête chez lui. On était une trentaine de convives. Il habitait une villa assez luxueuse et toute blanche, en bord de mer, au sud de l’île de beauté, du côté de Bonifacio.
Régis était un malade du camescope. Le jour de la fête, il était un peu ivre. Comme d’habitude il se baladait partout dans la fête avec son appareil numérique. Il filmait tout le monde. Les femmes en particulier. Un peu après minuit tout le monde dansait et s’amusait, certains allaient se baigner, d’autres continuaient à boire. Régis nous a surpris mon ami d’enfance et moi, dans une chambre à l’étage et il nous a filmé quelques secondes avant qu’on s’en rende compte. C’était immonde. Il n’avait pas fait de scandales. Au petit matin nous sommes partis sans rien nous dire. Il avait enterré cette histoire et on n’en avait plus reparlé. C’était comme un match nul entre lui et moi. On avait arrêté le combat. Et notre couple semblait aller mieux. Et puis les humiliations, l’agressivité et le rôle dominateur de Régis, tout est revenu à la surface, et pire qu’avant.
Au tribunal il a sorti ces images-là, celles filmées en Corse. Ma mère m’a finalement traitée de putain.
J’ai l’impression qu’elle avait toujours attendu ce moment. On ne se parlait presque plus. Mon père aussi, il n’a rien dit, mais lui il ne disait jamais rien. Il a toujours été une carpette et le restera toute sa vie. Là il aurait dû réagir et il n’a rien fait. Je ne lui pardonne pas. C’était un fois de trop. Madame le juge a décidé que je verrai ma fille un week-end sur deux. C’était affreux. Je quittais un luxueux appartement du quartier européen de Bruxelles. Et me suis retrouvé dans un appartement minuscule avec une plomberie à refaire.
Même la directrice de l’école où allait Justine a commencé à me prendre en grippe. Un jour je suis venue chercher Justine. Je lui avais expliqué que c’était l’anniversaire de ma fille. Je voulais lui faire une surprise. Mais la directrice ne voulait rien entendre. Je me suis énervée. Je me suis emportée et je l’ai insultée.
La directrice avait appelé l’agent de quartier, un policier complètement borné qui ressemblait à Elton John. J’avais envie de rire à chaque fois qu’il me parlait. Décidément je n’avais pas de chance, la machination de Régis était trop élaborée pour moi. Ce jour-là, je n’ai pas pu voir Justine le jour de son anniversaire. Le pire est arrivé quelques semaines plus tard...
Quand je suis parvenu à découvrir que mon mari avait une baby-sitter pour Justine. Il avait installée chez lui. En fait c’était sa petite copine… "
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Après mon hospitalisation, j’ai eu la chance de trouver le travail que je convoitais depuis longtemps. Je me suis retrouvé en Grèce dans le secteur du tourisme. À Lesbos, une petite île du Dodécanèse au large des côtes turques. J’étais bien. Dès que j’ai pu, j’ai acheté une vieille maison de pêcheur et je l’ai retapée amoureusement. Une maison qui ne manquait de rien. Elle était petite, mais confortable. Elle était en L. Elle était bleue et blanche avec une jolie pergola qui s’ouvrait sur la mer et une belle crique encore sauvage.
Chaque jour j’écrivais un email à Laura qui me répondait toujours. Nos amours étaient d’abord presque littéraires. Sa situation familiale s’était am-éliorée grâce à l’appui de son père. Qui avait découvert la machination de son ex gendre. Régis n’était plus le pauvre délaissé qu’il voulait paraître. La baby-sitter venait de quitter Régis qui convolait déjà avec une autre femme. Le père de Laura avait revu la baby-sitter par hasard. C’était en décembre. Au moment de la Saint-Nicolas. Cette baby-sitter travaillait dans un magasin de jouets et Justine y était allée avec son grand-père. La baby-sitter avait tout raconté au père de Laura.
Depuis ce jour, bravant sa femme acariâtre, le vieux s’était occupé de sa fille comme jamais. Il voulait rattraper le temps perdu. Il avait surtout aidé Laura à surmonter un nouveau périple judiciaire avec les combats d’avocats en tunique. Laura au bout d’une pénible procédure avait récupéré Justine. Et la plupart de ses droits notamment sur la vente de l’ex appartement conjugal.

Chaque jour elle m’écrivait. J’étais sur mon île grecque et je lui disais que la maison était prête pour elle et pour Justine. Mais plus le temps passait, plus le courriel de Laura s’espaçait. Un hiver est passé comme ça. Dans le flou et l’oubli. Laura me suggérait de réfléchir, de vivre ma vie, de ne pas rater les occasions qui se présentait à moi. Des choses comme ça.
J’écrivais, j’insistais, je m’obstinais, je l’aimais, je l’attendais.

Ce printemps-là, j’allais souvent me balader dans la grande oliveraie. Elle régnait en maître sur la colline. Dans la vallée poussaient ça et là les bulbes ocres des dômes. Ceux des monastères orthodoxes. Dont la sérénité semblait d’un autre âge. L’olivier n’est pas seulement un arbre biblique. C’est un arbre vraiment fabuleux. Si beau à regarder pour son jeu de lumière. Si bon à toucher pour ses troncs noueux et filandreux qui semblaient morts, mais qui renouaient de sève et de chair à chaque épou-sailles avec le soleil.
Un troupeau de brebis venait de m’encercler. Je me sentais bien. Il dévalait doucement la pente douce vers la mer. Je me laissais suivre. Le chien tirait la langue et cavalait dans tous les sens. Un vrai pro. J’avais l’impression que ce troupeau m’incitait aussi à rentrer, à courir vers la mer.
Ce jour-là, dès mon retour à la maison, Laura m’attendait sous la pergola. Elle débarquait avec deux valises et toute sa rousseur. Je me souviendrai toute ma vie de cette image. La petite maison, la mer, la pergola et ses stries de lumière, et puis Laura. La petite Justine allait nous rejoindre plus tard.
Vite je me suis aperçu que Laura avait quelque chose de pas banal qui la différenciait de beaucoup d’autres. Elle avait une extraordinaire force de persuasion. Et cette force c’était le baiser. Elle avait une façon de vous embrasser hors du commun. C’était gourmet, épicurien. Cela commençait par des petits bisous, puis par ça partait dans une douceur infinie. Son baiser c’était un prélude de Bach passé en boucle. Le baiser de Laura, c’était une suite de débuts toujours recommencés. Longtemps, lentement, tout prenait forme. Odeur, épice, chaleur. C’était une invitation au calme. La vie est trop éphémère pour qu’on puisse avoir le temps d’être pressés, ça disait à peu près ça ce baiser. Après ce n’était plus rien, on se heurtait corps contre corps, mais c’était déjà la fin.



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