Le grand hunier
de Alexandre Pontal
1997



J'aurais pu inscrire, sur le livre de bord, que je venais d'apercevoir les premières mouettes; j'étais donc proche de mon port, de ma destination. Les manœuvres d'approche allaient bientôt commencer. La frégate filait 72 nœuds avec bon vent arrière soutenu sud, sud-ouest. La frégate fendait la houle noire avec élégance et assurance. J'aurais pu inscrire aussi, sur le livre de bord, que la frégate CX Citroën était toujours un aussi bon moyen de transport. Mais je ne pus rien rédiger: droit devant la proue blanche, à environ deux milles, se dressait un méchant écueil bleu. Vu la vitesse du bateau et le peu de marge de manœuvre, j'allait me farcir le destin bleu, tout bleu...
— Papiers du véhicule, s'il vous plaît !
— Oui, bien sûr, Monsieur...
Qu'est ce que j'allais lui filer, au gros bonhomme bleu, ma carte d'A.N.P.E. ?
— Alors, ça vient ?!?
Je farfouillai dans le vide- poche. Rien, à part un bouquin de cul... Peut-être le lui tendre, ça l'occuperait un moment, le temps de réfléchir...
— Alors quoi ! Vous vous foutez d'm...
— Chef ! Chef ! Appel urgent, v'nez vite...
Un jeune keuf gesticulait, un pied au sol, l'autre sur le marchepied du fourgon de gendarmerie.
— Ah merde ! Allez circulez...
— Merci, Monsieur. Bonne soirée, Monsieur.
Toujours être poli avec nos amis les bêtes : bonjour Monsieur, merci Monsieur, au revoir Monsieur... La politesse paye. La politesse, c'est le mot de passe, même pour les marginaux comme moi. Un conseil, en passant...

Je roulais à nouveau, la chance continuait à me tenir dans ses bras. Il faut dire que j'avais traversé la moitié de la France sans encombre, empruntant les autoroutes, moins de contrôles, et puis là, à cinquante kilomètres de mon but, deux keufs allaient me pécho ! Non, non et non, le port était à deux pas, il ne fallait pas que je m'arrête, qu'on m'arrête... je lui aurais roulé dessus, au gros gendarme, mais lui aussi avait la chance avec lui ce soir-là.
Je me suis aperçu tout d'un coup que ma gorge, ma bouche étaient sèches, j'avais l'impression d'avaler de la sciure. Je roulais depuis plusieurs heures sans rien avoir avalé de liquide. Beaucoup fumé, mais rien avalé. Il fallait à tout prix que je boive. J'avais le temps: la nuit tombait sur la portion d'autoroute allant au Havre, il me restait la nuit pour parcourir cinquante kilomètres. Sur ma droite, un panneau indiquait Station Total à 1 km. Lavage, toilette, boisson, restauration- tout ce qu'il fallait à l'homme moderne pour continuer sa vie...
Le bien que me procura ma première bière ! A la troisième, un jambon-beurre à la main, j'étais aux anges. Et dire qu'il y a des mecs qui s'en mettent plein les veines... Ils n'ont qu'à rien boire pendant plusieurs heures et s'envoyer deux ou trois mousses... J'étais bien, très bien !
Depuis ma fuite de Bourbon- l'Archambault, je n'avais pas eu le temps de réfléchir, de faire le point, comme disait l'Ancien, mon vieux pote... Maintenant, avachi dans la banquette en plastique du snack Total, je pouvais prendre le temps de ruminer toute l'histoire. Et quelle histoire !

***********

— J'te jure sur ma mère, y'a pas d'risque, ma parole, la baraque est complètement isolée, c'est un vieux tout seul, ma parole. Il quitte sa baraque tous les 5 du mois pendant quatre jours. J'te jure sur ma mère, une vraie horloge, le vieux: il part à 9 heures du soir et revient quatre jours plus tard. T'as quatre jours pour faire ton casse, ma parole, c'est mieux que sur l'plan...
Ca c'était Stéphane, un rebeu du quartier, mon indique. Stéphane circulait partout, regardait tout et m'indiquait les bons plans. Ce coup-ci, il s'agissait d'une maison située en bordure de Bourbon- l'Archambault. Comment avait-il repéré cette baraque? Lui seul le savait. Moi je lui avais déjà fait confiance mainte fois, pourquoi pas cette fois-ci ?
La maison était bien là où Stéphane me l'avait dit. Basse et longue, des chiens assis, la baraque typiquement bourbonnaise. Avec sans doute pas mal de matos à tirer, à l'intérieur. J'étais alors au volant d'une Mercedes empruntée une heure auparavant à Moulins à un gus qui avait négligemment oublié de la fermer. A une centaine de mètres de la maison, j'attendais le départ du proprio. A 9 heures pile, un petit vieux coiffé d'une casquette et tenant un sac de voyage est sorti de la maison puis est parti au volant d'une grosse anglaise.
Rentrer dans la maison n'était pas un problème, c'était mon métier. Des portes, j'en avais fracturé plusieurs dizaines. Alors, celle-ci ou une autre ... L'important, c'était de ne pas s'encombrer d'objets inutiles, ne prendre que ceux pour lesquels il y avait de la demande, qui pouvaient être revendus facilement. La porte de chêne centenaire ne résista pas longtemps à l'acier du pied de biche. Me sachant seul, je n'avais aucune précaution à prendre: je tâtonnai en quête d'un interrupteur et allumai. Je me trouvais dans une salle principale faisant office de cuisine-salle à manger. Rien d'intéressant. Plus loin, une porte. Derrière, un salon- bibliothèque avec tout ce qu'il fallait pour remplir la Mercedes: chaîne hifi, télé, magnétoscope, tout un matériel de premier ordre. Au travail !
— Haut les mains, jeune homme !
Le son de la voix dans le silence et le contact dur au niveau de la colonne vertébrale m'ont complètement tétanisé. Impossible de bouger.
— Retournez-vous lentement, jeune homme !
Il me fallut plusieurs secondes pour enregistrer le message.
— Allez, jeune homme, retournez-vous !
Je me suis retourné. Devant moi se tenait le proprio, tout maigre et tout petit. S'il avait fallu que je lui file un coup de boule, j'aurais dû me mettre à genoux ! Ce con-là était chaussé de charentaises, mais le plus con des deux, c'était bien moi: je ne l'avais pas entendu revenir...
— Eh oui ! Pas de chance pour vous, jeune homme: un incident mécanique et me voilà de retour...
Il tenait à la main une pétoire impossible, un truc datant d'au moins cent ans. J'en avais vu de semblables dans des bouquins d'armes. Elle paraissait énorme, au regard de la petite taille du mec.
— IL est chargé, votre truc ?
Il fallait que je parle, que je l'occupe, l'autre nain...
— Bien sûr, jeune homme. Une simple pression sur la détente, et un plomb de la grosseur de votre pouce vous rentre dans la poitrine et vous ressort par le dos en vous pulvérisant la colonne vertébrale. Cet objet est un pistolet d'abordage de 1805...
— Belle pièce !
Il fallait que je fasse le fanfaron, que je meuble...
— Vous aimez les armes ? Vous êtes connaisseur ? J'espère, jeune homme, que vous en avez pas sur vous...
— Non, jamais !
C'était vrai, je n'avais jamais d'arme à feu en poche: te faire pincer sans arme lors d'un casse, pleurnicher un peu et rester poli, tu peux t'en tirer avec quelques mois. Mais, avec un flingue...
— Bon ! Alors, jeune homme, que vais-je faire de vous, hein? Que vais-je faire de vous?
Il commençait à m'énerver sérieusement, le p'tit vieux, avec ses “jeune homme” et son “que vais-je faire de vous?”. Et vous, qu'auriez-vous fait? Vous auriez sans doute hurlé de peur, téléphoné à la police ou tiré. Pas lui.
— Asseyez-vous, jeune homme!
Malgré mon énervement, je me suis assis, les mains moites.
— Vous me semblez nerveux, jeune homme...
— Vous ne le seriez pas, à ma place?
— Je ne suis pas à votre place, jeune homme!
— Vous avez une pétoire dans la pogne, et ça me rend nerveux. Et puis vous me cassez les burnes, vieux machin!
— Je ne m'appelle pas vieux machin.
— Je ne m'appelle pas jeune homme!
— Bravo! Vous avez le sens de l'humour, jeun', pardon, comment vous appelez-vous?
— Franck.
— Alors, Franck, comment fait-on? Je laisse la pétoire, et vous?
— Moi? Qu'est ce que vous voulez que je fasse? Que je vous tue? Pour une chaîne hifi! Mort de rire! Vous me prenez pour qui? Voleur, OK, mais je fais mon job le plus clean possible. Maintenant, salut!
J'en avais marre, de cette turne, de ce vieux chnoque. Je me levai, sachant qu'il n'allait pas tirer, pas maintenant. J'allais ouvrir la porte d'entrée et sortir quand, dans mon dos, une petite voix, presque suppliante...
— Vous ne prendriez pas une bière avec moi, Franck?
Je me retourne, sidéré.
— C'est la meilleure! Je fracasse votre porte, j'allais tout piquer chez vous, et vous, au lieu de téléphoner aux keufs, vous me proposez une bière!
— Ne trouvez-vous pas qu'il est plus raisonnable, plus intelligent, plus humain, de discuter autour d'une bière que dans une gendarmerie?
— Vous êtes connaisseur en bière?
— Plus en bière qu'en gendarmerie! Blonde, brune ou rousse?
— M'en fout, pourvu que ça mousse!
— Duvel, vous connaissez? Blonde du nord de la Belgique. On la boit chambrée.
Et le voilà parti vers un placard mural, qu'il ouvre. Une véritable brasserie! Jamais vu autant de canettes, de quoi péter tout un régiment! Après trois Duvel, le monde était bien meilleur et le petit vieux, charmant comme tout. Au début, nous avons parlé de choses et d'autres, des conneries de comptoir, et puis d'un coup il m'a décroché ça:
— Sais-tu pourquoi je t'ai retenu?
— ...
— Parce que tu m'as vouvoyé.
— ...
— Oui, Franck. Tu m'as dit vous, comme un jeune homme doit s'adresser à un homme âgé. C'est rare à notre époque...
Alors, là, j'ai ri, mais ri! Albert- c'était son prénom- me regardait en souriant, et je n'en pouvais plus de rire. Ah le con! Il n'avait pas appelé les keufs parce que je le vouvoyais. Il fallait que je lui explique, que je lui raconte ma vie, mon père en taule depuis ma naissance (si je ne l'avais vu six mois en vingt-deux ans d'existence, c'était le bout du monde!), ma mère pute à ses heures, et moi dans la rue depuis l'âge de douze ans, la cité, la démerde, le trafic, le vol... Mais toujours poli! Car la politesse paye, même pour les mecs comme moi, la preuve! Albert a ri de concert, deux tordus morts de rire.
— Tu m'as eu, Franck. T'es pas con!
— Toi non plus, mon vieux Albert, t'es pas con...
On se tutoyait depuis la troisième Duvel. Alors, ce vieil Albert, mon vieux pote, m'a raconté sa vie. C'est là que tout a commencé: si je m'étais contenté de trois Duvel et si j'étais parti aussitôt, je ne serais pas là, dans ce snack Total. Pourquoi suis-je resté? Parce que je n'avais pas eu de père qui me raconte sa vie, sa jeunesse. Là, avec mon vieux pote Albert, j'étais comme un gosse, un grand gosse. Presque bouche ouverte, j'écoutais l'Ancien me raconter sa vie. C'était la première fois qu'un adulte me confiait ce qui l'avait forgé.
Et l'Ancien raconta...

***********

Ma vie ne tient qu'à un nombre, 152. Cent cinquante- deux centimètres: ma taille. Je suis né en 1930, un jour de grand vent d'ouest, au cœur du Bourbonnais, du côté d'Ygrande, où mes parents tenaient une ferme. Est-ce ce vent, venu de l'océan, qui a présidé à ma destinée? Le fait est que j'ai été, depuis toujours, attiré par la mer, les bateaux, la marine. Peux-tu imaginer la tête de mes parents le jour où, je devais avoir cinq ans, je leur ai dit “je veux être marin” ? La nouvelle fit le tour du bourg et, le dimanche, à la messe, les gens me regardaient, goguenards, et s'esclaffaient: “Alors, le mousse, quand c'est-y qu'tu prends la mer?” Mes parents s'opposèrent à ma vocation et je dus poursuivre des études secondaires au lycée Banville de Moulins.
Je patientai jusqu'en seconde. Mais un jour de juillet46 - était-ce la chaleur de l'été, les cieux traversés d'énormes nuages pareils à des vaisseaux cinglant vers le large?- je me suis enfui! Seize ans, une vilaine valise marron, quelques billets subtilisés au portefeuille de mon père et aux draps de ma mère, je pris le car vers Toulon. En 46, le nouvel État français recrutait dare-dare pour la Grande Muette. Mais moi je visais Toulon, la marine nationale et ses pompons rouges. Toulon m'apparut comme une ville extraordinaire: c'était un port, je voyais enfin la mer, les bateaux et la fameuse rade...
Cependant, sans perdre de temps à flâner, je cherchai les immeubles de la marine nationale. Je gravis les marches quatre à quatre et posai mes fesses sur un banc situé dans un couloir encombré d'autre bancs et d'armoires. J'attendais, face à la porte du bureau de recrutement, que mon tour vienne enfin. La porte s'est ouverte, un jeune lieutenant de vaisseau me pria d'entrer. Je me suis avancé, plein d'espoir: j'avais devant moi le pont d'un navire et je sentais le vent du large. Mais ce fut la première question de l'officier qui me décoiffa:
— Votre taille?
— 1 mètre 52, mon lieutenant!
— Vous connaissez les grades, c'est bien. Mais 1 mètre 52, c'est un peu petit: la taille minimum réglementaire, c'est 1 mètre 60.
— Mais huit centimètres, il ne manque que huit centimètres!
— Oui jeune homme, huit centimètres. Désolé.
Je suis sorti hagard, sans rien voir ni entendre, oubliant ma valise dans le couloir. Je me suis retrouvé les mains dans les poches, les chaussures dans l'eau et le regard perdu dans l'horizon de la rade. Au bout d'un moment, je me suis aperçus qu'on parlait à mes côtés: un homme, fixant comme moi le grand large, marmonnait. “ Ca, oui, j'en ai vu: Hong Kong, c'est pittoresque; l'Afrique c'est chaud; l'Amérique, bruyant; mais la rade, c'est beau. Ah ça j'en ai vu, dans la Marchande...”
— Vous êtes de la Marchande?
— J'étais, petit, j'étais... La guerre, les sous-marins, la peur... J'ai tout laissé tomber.
— C'est où, la Marchande?
— Comment ça?
— Où puis-je m'adresser pour devenir marin de la Marchande?
— Facile, petit, suis-moi!
Nous sommes arrivés devant un immeuble auquel manquait une bonne partie de la façade, soufflée sans doute par une bombe. Je suis monté, j'ai frappé au hasard à une porte où une ancre était gravée. On m'a dit d'entrer. Le bureau était encombré d'une bonne centaine de cartons empilés dans le plus grand désordre. Appuyé sur l'un d'eux, un homme rondouillard et rougeaud lisait un dossier. Il leva les yeux sur moi.
— C'est pour quoi? On déménage, revenez un autre jour! Enfin, non: vous ne pourrez pas revenir, puisqu'on déménage. Ah! Ah! Ah! Ah!
— Mais je voudrais m'engager dans la Marchande, Monsieur...
— T'as quel âge?
— Seize ans, Monsieur.
— T'es trop jeune...
— Mais, Monsieur, et les mousses?
— T'es trop jeune, j'te dis. Et puis t'es trop petit, surtout. Désolé... Allez, ouste! J'ai pas d'temps à perdre, je déménage. Reviens un autre jour, quand tu auras grandi! Ah! Ah! Ah! Ah!
Son rire m'a poursuivi dans le couloir. Je suis rentré à Ygrande et, là, mon père m'a giflé pour la dernière fois de ma vie. J'ai repris mes études, j'ai fait mon droit et, sans pécule ni relation pour devenir notaire, je me suis fait clerc. Voilà toute ma vie, mon cher Franck. A la retraite depuis dix ans, je vis des rentes que j'ai pu me constituer en grappillant par-ci par-là quelques miettes notariales.

***********

J'en suis resté comme deux ronds de flan: tu parles d'un vie! Le mec qui rêve du grand large et qui se retrouve gratte-papelard au fond du Bourbonnais, dans l'argile jusqu'aux genoux...
— J'peux en ouvrir une autre?
— Fais comme chez toi, tu sais où c'est...
Ca devait être la huitième ou neuvième Duvel, j'étais on ne peut plus cassé et le trajet du fauteuil à la brasserie fut houleux- gros temps sur le navire. Lui, Albert, il était guilleret, tout pimpant, tout remuant dans son fauteuil. Je me suis rassis tant bien que mal et, amarré au fauteuil, j'ai avalé l'ultime Duvel de la soirée, la neuvième ou la dixième, quand on aime, on ne compte pas- elle m'a achevé et j'ai sombré...
Quand j'ai ouvert les yeux, un mec se tenait devant moi en tablier bleu sur fond de pull matin, un petit bonnet sur le crâne, un vieux futal en gros velours, les pieds dans des galoches en bois. C'était Albert dans le petit jour gris. Sur la table, une cafetière, un bol immense et des croissants.
— Pas trop la gueule de bois?
— Non, ça va...
— Faim?
— Soif!
— Une petite mousse?
— Volontiers, mais légère.
Après une blanche de Bruges, je pus m'installer devant le petit dèj'. Les croissants étaient au beurre et mon bol aurait pu contenir deux réservoirs de Jaguar. Cela faisait un bout de temps que je ne n'avais pas passé une nuit aussi calme. Je me sentais bien, ici, avec Albert. Pourtant, il fallait que je parte, je ne pouvais quand même pas squatter Albert... Mais j'avais du mal à me tirer, ce n'était pas dans mes habitudes. Albert y était pour quelque chose. Il me tournait autour, prévenant: “ Encore un croissant, une mousse? Encore une mousse, mon cher Franck? “ Et il repartait à l'autre bout de la table.
— Bon, cette fois, j'y vais, Albert.
vers Albert, la main tendue. Il me la prit affectueusement et Cette fois-ci, j'étais décidé. Je me suis levé, j'ai marché me regarda longuement.
— Je voudrais te montrer quelque chose, une chose que personne jusque-là
n'a vue.
Il m'entraîna vers l'escalier, et sa main prenant la mienne, me fit monter à l'étage, poussa une porte. Puis il me lâcha la main: “ Passe le premier, je t'en prie, entre!”
j'hésitai quelques secondes puis passai le seuil. Je me trouvais dans un immense grenier avec charpente bourbonnaise apparente. La première chose qui me frappa fut la lumière qui régnait ici: dehors, le temps était gris mais lumineux; ici, malgré les six chiens assis, la lumière avait du mal à passer. Et puis, d'un coup, tout m'est apparu. Je n'étais plus dans un grenier mais sur le pont d'un bateau! Il y avait des cordes suspendues aux poutres, des dizaines de cordes: je me trouvais sur le pont du Cutty sark, un fameux clipper qui avait gagné les régates de la course du thé dans les années 1885, et les cordes que je voyais étaient des haubans; il y en avaient des dormants et des mobiles avec leurs poulies de tension... Au fil de nos rencontres, j'appris ainsi le nom de tous ces cordages: haubans de hune, de perroquet, drisses, balancines, boulines, amures, écoutes, ralingues, etc...
En avançant sur le pont, je fus arrêté par un immense tronc planté à la verticale, sa cime touchant la faîtière de la charpente. Il s'agissait en fait d'une partie de mât, la première partie d'un mât de hune. Cela en fallait la peine, car le pont d'un clipper sans mât, c'est comme une bière sans bulles! Plus loin dans le fond se trouvait la barre avec, à côté, la cloche de quart. La lumière qui m'avait intrigué en entrant était diffusée par d'immenses hublots qu'Albert avait implantés sur les chiens assis. Tout était au poil, il ne manquait plus que la mer, mais Albert l'avait dans son cœur.
Albert m'avait suivi et guettait mes moindres gestes...
— Qu'est ce que tu en dis, Franck?
— Le délire, Albert, le délire!
— Pourquoi un délire? Plutôt une échappatoire, une deuxième vie, ma vraie vie!
— Mais pourquoi tout ça? T'aurais pu t'accrocher un peu, chercher d'autres débouchés. Parce qu'un trou-du-cul t'envoie sur les roses, tu renonces, tu retournes dans ta ferme... Pourquoi t'as pas essayé marinier?
— L'eau douce, jamais! Des péniches! Et pourquoi pas des bateaux-mouches!?!
— C'est quand même mieux que gratte-papier. Tu peux pas devenir premier maître, tu deviens premier clerc et tu délires dans ton grenier...
Là je l'avais touché, je lui avais fait mal. Je le voyais à sa façon de me regarder du haut de sa petite taille. Je m'en suis aperçu trop tard, les mots étaient sortis, avaient fait leur sale boulot . Ce n'était pas de ma faute: je n'avais connu que la banlieue, et voilà que je me retrouvais sur le pont d'un bateau( et encore reconnus-je le pont d'un bateau pour en avoir vu à la télé) , en plein cœur du Bourbonnais, avec à mes côtés un petit vieux bien sympa mais complètement barge. Et des barges, j'en avais connu des gratinés...
— Tu n'as rien compris, Franck, rien compris du tout.
— Quoi, rien compris !?! Quand on a une idée dans la tronche, il faut aller jusqu'au bout ou bien rentrer chez les flics...
— ... Ou chez un notaire. Tu sais, Franck, dans la vie, tout n'est pas blanc ou noir, les nuances de gris sont la majorité. Hier, je n'ai pas eu le temps de terminer mon histoire, tu t'es endormi avant. Viens, nous allons nous installer dans la cabine, et je te raconterai...
Il s'est dirigé vers un angle du pont et a ouvert une trappe dans le plancher. Il m'a fait signe de le suivre et a disparu par la trappe. Celle-ci dissimulait un escalier. Une fois descendu, je me trouvai dans une cabine de bateau toute de bois revêtue, avec des hublots pour la lumière. Elle comportait un cadre large et commode, un garde-manger, une table, deux chaises, des rayonnages emplis de livres traitant de la mer, et un hamac tendu entre deux cloisons.
C'est un verre de rhum à la main- ici, pas de bière, mais un vieux rhum des Caraïbes- qu'Albert me raconta la suite de sa vie.
— Tu sais, mon petit Franck, quand je me suis retrouvé dans les rues de Toulon, tout seul, mes beaux rêves envolés, n'ayant plus d'autre but que de prendre le train pour Moulins, je me suis enfoncé dans un trou noir. Je crois bien que ce fut la calotte de mon père qui me réveilla! Que voulais-tu que je fasse? Je n'avais pas de tendances suicidaires, et la vie, jour après jour, a gommé mon malheur; la routine estudiantine s'est installée, j'ai fait comme tous mes camarades: j'ai cherché à faire mon trou. C'est cinq ans après être rentré dans une étude de notaire que mon délire, comme tu dis, a commencé. Pour une sombre affaire de succession, je devais me rendre au Danemark, dans le port d'Alborg. Ce travail me laissant pas mal de temps libre, j'en profitais pour flâner sur le port. Et c'est là que je l'ai trouvé! Une merveille: un vieux schooner britannique de 1820 complètement vermoulu, laissé à l'abandon. Je n'ai pu résister, l'appel de la mer m'a submergé: je l'ai acheté. J'ai installé au-dessus de nous tout ce que j'ai pu récupérer, et je l'ai rebaptisé Cutty Sark. Personne n'a jamais su. Tu es le seul, à part moi, à avoir foulé le pont du clipper. Bienvenue à bord, Franck!
Pourquoi Albert m'avait-il fait cette fleur? Pourquoi moi? J'en valais pas la peine. J'étais, je suis un petit truand, j'avais failli tout voler chez lui, et lui, mine de rien, m'ouvrait son cœur, me faisait partager sa passion pour la voile, les bricks, les goélettes, les frégates, les quatre-mâts barques.
Dés lors, au lieu de perdre mon temps dans les bars et les halls d'immeubles, je passais des jours entiers chez Albert, sur le pont du Cutty Sark ou dans la cabine. Albert trouvait en moi l'enfant qu'il n'avait pas eu, et moi, le père que je n'avais pas. Sa passion devint la mienne.
Combien de fois avons-nous hissé les voiles du grand mât, la grand-vergue du cacatois...? Certains soirs, incapable de rentrer, la bière et le rhum aidant, je dormais dans le hamac. Combien de fois Albert me trouva-t-il à la barre du Cutty Sarck...? Nous rigolions ensemble. J'agitais la cloche de quart, il prenait ma place à la barre, et je descendais dans la cabine m'enfiler une bouteille de rhum, histoire de me reposer de mon quart... L'un de mes grands plaisirs était de grimper dans les haubans avec Albert qui, malgré ses soixante-dix balais, était resté très agile. Et nous gueulions, tels de vieux loups de mer en pleine tempête du côté du cap Horn...

***********

En rentrant d'Amsterdam où j'étais allé faire du “bizness” (il faut bien vivre!), je trouvai dans ma boîte aux lettres un télégramme d'Albert: “ Quartier-maître aux arrêts Stop Besoin de toi Stop Albert. “ Le temps d'emprunter une caisse aux portières pas trop farouches, et me voilà chez Albert. Il n'était pas seul. A sa tronche d'alité et à celle du mec debout à ses côtés, je reniflais un plan pas clair. Albert n'était pas bien du tout: bouche ouverte, respirant difficilement, il me fit signe d'approcher, d'une main tremblante. L'autre mec était toubib; il s'affairait autour de mon vieux pote, faisant son boulot, stétomachin autour du cou et tensiotruc à la main.
— Vous êtes de la famille?
— Heu... non...
— C'est Franck... Un ami... Un grand ami...
Albert avait dépensé autant de force à prononcer ces mots que moi pour courir dix kilomètres. Le toubib quitta la pièce en me faisant signe de le suivre.
— Vous savez, c'est la fin...
— Vous déconnez! Pas Albert!
— Je ne plaisante pas, jeune homme. Les maladies cardio-vasculaires ne pardonnent pas, à son âge. J'ai fait tout mon possible, il faudrait l'envoyer à l'hôpital... Mais il refuse, il veut mourir dans son lit. Après tout, pourquoi pas?
Et bien, toubib de mes deux, Albert n'est pas mort dans son lit! Une fois le rebouteux parti, je suis retourné voir mon vieux pote.
— C'est la fin, mon petit Franck.
— Tu touches au port...
— Je ne veux pas mourir dans un lit. Emmène-moi sur le pont!
Je l'ai pris dans mes bras, suis monté, l'ai couché dans un hamac sur le pont du Cutty Sarck, l'ai veillé durant deux jours et deux nuits, sonnant les quarts. Au matin du troisième jour, Albert me fit signe d'approcher le plus près possible.
— Je ne veux pas être enterré.
— Tu veux brûler, Albert?
— Non, je veux être jeté à la mer.
Qu'auriez-vous fait à ma place? Moi, j'ai tiré une ambulance à Bourbon-l'Archambault, ma frégate CX. Et maintenant, les képis bleus loin derrière, je roule sur les quais du Havre, mon vieux pote Albert sagement couché derrière moi. Le matin se lève. Il nous faut trouver un bateau pour nous, mon vieux pote Albert. Mais t'en fais pas: ton pote Franck se charge de tout. Hissez la voile, tous aux haubans, bande de nains! Oh hisse la grand-voile avant, le grand hunier! Bon vent arrière, mon vieil Albert, bon vent...

FIN



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