C'est déjà ça
de F. Alexandre

 

J'ai entrouvert la porte de la voiture et j'ai tenté de capturer le bruit de sa portière quand elle claque. J'aurais pu musarder encore longtemps comme çà mais je me suis décidé à aller l'attendre près des ascenseurs. De là je la vois toujours arriver dans la twingo verte. Je croise aussi les collègues. L'excuse est en général la même. " Je retourne à ma voiture, j'ai oublié mon agenda ". Odeur âcre du diesel de fond de réservoir de voitures de sociétés.

Les collègues passent devant mon emplacement. Je baragouine. J'improvise. Je suis pas très fort pour çà. Remontée amer de café. La première.

Cà marche comme çà chaque matin depuis le lundi 9 avril pour être exact. Sans que je sache vraiment pourquoi. J'essaie de la voir, de l'avoir. Sensation de doute profond. Qu'est ce que je fous là ?

Sur le coup j'ai bredouillé à Anna que j'avais changé mes horaires. Maintenant je prends mon temps tous les matins au lieu de faire le rush vers le bureau, café gobé et céréales fort diurétiques et mal digérés. Anna ne s'est rendu compte de rien. Elle m'a bien reproché au début de la perturber car elle avait pris l'habitude d'émerger après moi le matin. En plus, la symbolique du petit déjeuner dans un couple c'est plutôt important. Du moins dans les couples qui communique encore. C'est mon interprétation du moins. Faudrait que je la soumette un jour à Anna. Elle risque de pas être fort contente. Pas très grave. Pourquoi les couples moribonds sont les derniers à péter ?

Elle n'a pas d'horaire fixe. Peut-être qu'elle doit conduire son mari au travail, ou s'arrêter pour acheter sa provision de cigarettes à la libraire au coin de chez elle ou bien je ne sais pas moi qu'est ce qu'elle peux bien faire pour arriver chaque fois à une heure différente le matin. C'est assez humiliant. Cà m'oblige à attendre dans ma voiture au vu et au su de tous mes collègues qui doivent se demander pourquoi je reste une dizaine de minutes à tapoter sur mon volant chaque matin. J'en prend plein la gueule. C'est devenu une habitude. Je suis une enclume pas un marteau.

Cà y'est la voilà. Elle est pareille à elle-même. Elle s'est changée depuis hier, comme tous les matins. Aujourd'hui elle porte une robe courte en velours bordeaux. J'ai du mal à bafouiller un bonjour. Elle me coupe. Pour elle, vague impression de déjà vu. Pour moi, montée d'adrénaline.

- " bonjour ".
- " ça va ".
- " pas mal, comme le temps, allez salut à toute à l'heure hein "
- " oui c'est çà salut "

C'est assez répétitif. Une espèce de duos d'acteurs. La pro et le ringard de seconde zone. Elle descend deux étages au-dessus du mien. A la direction. Moi évidemment je me retrouve avec les besogneux de l'audit interne. Je suis à la mesure de mon parcours.

J'ouvre mon PC, je lis mes mails, rien de très spécial. Munich, Newcastle, les filiales. Armando a encore mis sa musique à la con. Le téléphone sonne, premier coup de fil d'Anna au bureau depuis des lustres. Sensation désagréable, malgré tout :

- " t'es sûr que t'as rien oublié "
- " non juré ".
- " salut "
- " oui salut ".

Evidemment depuis la dernière fois où j'ai oublié de jeter Léa à l'école et où elle a attendu toute la journée dans la voiture, je me sens un peu plus concerné par ses horaires et essaie de ne plus oublier de la sortir une fois que je me suis garé devant le bloc scolaire. Cà fait assez mauvais genre. Voire mauvais père.

Midi trente. Je cours vers l'ascenseur. Si le matin elle n'est pas régulière, le midi elle l'est. Tiens elle ne descend pas aujourd'hui. Je me retrouve comme un con dans l'ascenseur vers le restaurant d'entreprises alors que j'ai mon sandwich qui m'attend. Anna le retrouvera pourrissant dans ma sacoche à la fin de la semaine.

9ème étage, restaurant d'entreprises. Super, elle mange avec Dumoulin, comme souvent. Le midi du moins. J'ai envie de lui dire. " Et le soir, tu le vois aussi ce connard ? ". Je me retiens. Ce n'est évidemment pas Dumoulin qui va me proposer de les rejoindre. Pas très charitable. Je peux pas lui en vouloir. Donner l'impression de frayer avec la plus belle fille de la boite, c'est le genre de truc qu'on partage rarement. En tout cas pas avec les types dans mon genre. Le genre besogne, costume sombre et vie rangée.

Elle me voit mais visiblement elle n'a fort envie qu'on dîne ensemble. " Une autre fois ? ". Je l'implore des yeux. Allez j'en deviens larmoyant. Et terriblement normal, non ?

Sandwich sur le bureau. Lecture assidue de l'Auto-journal. Pas le miens, non celui sur les voitures. Une passion d'homme, j'ai envie de vous dire.

Après-midi maussade et stressante. Contrôle complet sur le département voitures de société. Les représentants tirent un peu sur la ficelle et sur les cartes essences. Le monde est ainsi fait.

Re-coup de fil d'Anna. Voir plus haut.

- " tu vas chercher Léa "
- " euh non, on a réunion de service à 17H "
- " c'est ton tour et t'y vas pas ? "
- " ben oui "
- " Paul, merde Paul "
- " Oui, Anna mais je travaille, moi "
- " qu'est ce que çà veux dire ? "
- " Euh rien, j'ai du boulot, allez ciao ". Tiens elle a raccroché.

Coup de fil. Merde, Anna rappelle. Non. C'est elle. Enfin pas Anna, l'autre. Genoux qui claquent :

- " tu peux monter chez le boss "
- " j'arrive "

Trois minutes. Attendre. Tenir. Elle est dans la pièce à côté. Mielleuse, un peu sournoise au téléphone. Je suis contemplatif.

- " Oui je comprends mais Monsieur Vernik a un agenda assez lourd cette semaine peut-être que début mai il pourra vous prendre. Le 2 mai ? C'est noté ".
- " Paul ? "
- " Oui "
- " Monsieur Vernik t'attend ."

Vernik a l'air de celui qui passe le savon, pas la pommade. J'ai l'habitude.

- " Bon, Bertin, je ne vais pas y aller par 4 voies d'accès (Vernik adore les métaphores routières). Votre travail des dernières semaines est exécrable . Le contrôle trimestriel n'est pas prêt alors que le CA l'attend depuis le 7 avril. Je sais qu'il y a des problèmes mais vous comprenez que une société comme la nôtre on peut difficilement dire aux actionnaires des trucs du style le contrôle va arriver mais y'a des problèmes à l'audit interne. Y peux plus y avoir de problèmes à l'audit interne ".

J'ai envie de lui dire de commencer par ne pas perdre systématiquement ses justificatifs, de mieux camoufler ses notes visa, surtout quand on y trouve un débit au nom du " Salon Bleu " mais bon çà ressemble au condamné qui tend la hache au bourreau. Pas mon genre. Je le jure. Froid dans le dos malgré tout.

- " Comprenez-moi bien Bertin, je ne vous en veux pas personnellement. Je crois
que vous faites un boulot honnête, mais j'ai du mal à me protéger devant les actionnaires. Et le fusible avant moi, c'est vous. On vous paie cher et on voit pas les résultats. C'est votre dernière chance de me montrer ce dont vous êtes capable ".

Et merde. Je sors du bureau. Déconfit. Le premier qui dit de canard, je le bute.

- " Alors c'était comment avec Vernik ? "
- " Moche, très moche ".
- " Allez c'est pas si grave ".
- " Non c'est vrai y'a pire, la pendaison ".

Elle rit. Elle goûte à mon humour à froid. J'ai pas tout perdu dans la bataille. L'essentiel, si.

Retour dans mon bureau. Y'a pas de réunions de service ce soir. Y a jamais de réunions de service le soir. Y a juste elle qui rentre tard le soir. Mensonge sournois.

Je jette un œil distrait sur le cadran de l'horloge. 18H30. C'est son heure. Vite rassembler les affaires et prendre l'ascenseur. Pas là évidemment. Encore ratée. Le parking est quasi vide. Demain peut-être. Solitude crasse, garage vide.

Embouteillage. Voiture de cadres pare-chocs contre pare chocs. Il pleut. Ben voyons. Dernier virage avant la maison standardisée de banlieue semi-huppée. Tiens voilà Anna qui m'accueille à la maison. Façon de parler, bien entendu.

- " Léa est couchée, j'ai rien préparé, y a des tartines avec du formage de chèvre ".
- " Merci ".

Chouette, ce soir y'a Bruce Willis à la télé. C'est déjà ça.

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