Le canevas
de Alexandre Pontal
Juin 2001

A Muriel, une amie qui fait du canevas...



Elle avait les cheveux mi-longs, d’un orange gyrophare, peignés de coups violents assénés vers l’arrière de la tête, le tout laqué de multiples couches, telle la carrosserie d’une “tunning”. Elle portait un pantalon moulant en velours synthétique d’un beau vert emballage, une veste rose smarties, sur un tee shirt jaune safran. Son rouge à lèvres “Carrefour, Rouge Star”, ne faisait pas le poids, face à sa vêture. Heureusement, son rimmel d’un bleu Gordini encadrant ses grands yeux azurs, donnait à l’ensemble de sa personne une touche subtile. Elle avait le look d’une choriste de bal. C’était un printemps disco.
Elle marchait d’un pas vif, ce dimanche matin, jour entre tous béni, qui lui permettait à dix heures trente, de se faire voir par tous les autochtones de Cosne d’Allier. Elle allait donc, guillerette, se faire admirer et papoter avec d’anciennes copines d’école ou de catéchisme. Mais surtout, elle était là pour surprendre les regards vicieux de certains. Elle adorait, cette grande pétasse, que des yeux où passaient des régiments de vulves humides effleurent ses seins, caressent ses fesses, entrouvrent ses lèvres, découvrant ses dents où subsistent encore des traces de rouge. Des yeux se fixant dans les siens, pour de brèves secondes chez les plus timides, plus soutenus chez certains autres. Elle était fière sur ses talons qui la grandissaient de dix centimètres. ” La grande rousse” comme elle aimait s’appeler... De son vrai nom, Claudine, la belle-fille de Marcel, sa poufiasse de bru. Voila un portrait bien méchant, mais oh combien réaliste, depuis vingt trois ans qu’il la connaissait. Il savait que c’était une méchante femme, une traînée, une moins que rien. Pour vous dire qu’elle avait le feu au cul, au début où elle s’installa à la ferme, elle lui avait fait, à maintes reprises, des propositions pornographiques, une vraie chienne. Ce n’est pas l’envie qui lui manquait à Marcel, de la prendre par derrière et de la faire hurler, mais de toucher à la femme de son fils, dans sa vieille tête de paysan, cela frisait l’inceste, cette pensée le faisait débander, il avait ses convictions.
Passons maintenant à son fils, le cocu. Le Jean, “Le bon Jean“comme ses voisins l‘appellent. De taille moyenne, prenant du bide, il a le cheveux rare sous sa casquette à carreaux, rivée sur sa grosse tête de veau, du matin au soir. A l’inverse de sa femme, il s’habille de grisaille le dimanche et jours chômés, de cotes à double fermeture les jours de labeur. L’air con 24 heures sur 24, même la nuit, les dimanche et autres jours ouvrables. Le sourire en permanence sur ses lèvres lippues. Il est certain que dans sa vieillesse la bave lui coulera du coin de la bouche... En un mot, il était le contraire de son épouse, un pauvre gars, bien gentil, n‘ayant pas inventé le fil à coupé le beurre, ni le beurre. Le caractère toujours égal, un gros mou, dans le travail comme dans le repos. Il lui aurait fallu une pile à cochon au fond du froc pour le faire avancer! Le portrait de sa pauvre mère!
Ils s’étaient connus à un bal. La Claudine avait bien vu sur qui elle mettait le grappin. C’était un beau parti, une belle ferme, de nombreuses terres, un beau tas de fumier dans la cour. Pas de belle-mère avec qui s’engueuler et un beau-père qu’elle pourrait à l’occasion bien mettre dans son lit, si le cœur lui en disait... Le paradis! Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps ni d’intelligence pour voir à qui elle avait à faire, un grand couillon qu’elle allait mener par le bout du nez.
Ce couple, sortit tout droit d’un réality-show eut tout d’abord un fils, Jean-Claude, on ne peut plus original comme prénom. En sortant du ventre de sa garce de mère, il en avait profité pour la rendre stérile. En passant cul par-dessus tête, le bébé lui avait labouré l’intérieur, et puis, il faut bien le dire, la Claudine n’avait pas une hygiène intime très stricte. En ajoutant à ces deux facteurs, une grève générale de l’hôpital de Montluçon, donc une pénurie du personnel le jour de l’accouchement et un interne complètement raide aux anxiolytiques, confondant l’utérus de la Claudine avec le steak du self qu’il avait mangé la veille, il avait fallu, quelques jours plus tard, lui enlever tous les organes reproducteurs. Mais, dans toutes épreuves malheur est bon, elle pouvait, en sortant de la maternité, se faire monter à queue mieux-mieux, le retour de couche, connaît pas. Elle ne risquait plus rien, même les M.S.T. n’avaient plus d’emprise sur cette charogne. Leur deuxième enfant, ils l’avaient adopté, bien obligé. C’était un pur produit de la D.D.A.S.S.
Pour en finir avec cette famille digne d’un roman de Zola, parlons maintenant un peu de Marcel, le héros de cette histoire. C’était un vieux paysan qui en avait chié toute sa vie pour avoir une retraite de misère. Retraite dont il ne profitait guère, étant obligé de continuer le boulot de la ferme comme la plus-part des cotisants de la M.S.A..
Il était grand, bien proportionné, sans un poil de graisse. Les muscles de son corps, tels les branches noueuses d’un chêne, étaient conditionnés pour abattre un maximum de travail dans un minimum de temps. Sa colonne vertébrale avait la fâcheuse tendance à se plier vers le bas, tassée par les sièges en ferraille des tracteurs Pony, D35, Massey et autres trépidants d’une époque où le mot ergonomie n’avait pas encore été inventé. Cette attirance vers le sol lui venait aussi du faite que la terre est bien basse et fort lourde dans le Bourbonnais. Mais cette courbure était aussi inscrite dans ses gènes par maintes générations de paysans âpres au gain qui veulent soutirer de la terre le maximum de ce qu’elle peut donner. Malgré cette regrettable manie, il avait le cœur sur la main et n’hésitait pas à donner un coup de main à quiconque, faisant certains jours deux journées en une. De caractère vif, quelque fois un tant soit peu emporté, c‘était un bon vivant, sachant goûter les joies de la vie. Cet homme que l’on aurait pu croire rustre avait une philosophie pas ordinaire, pour un homme de son âge et de sa condition. D’abord, chose rare dans nos campagnes, il lisait beaucoup, Marcel détestait la télévision. Son choix de lecture était très éclectique, romans, essaies, biographies, livres d’art, un peu de philosophie. Il n’aimait pas la poésie, trouvant cette dernière vraiment trop chiante, mais cela n’engageait que lui. Ces lecture lui avait apporté une certain manière de voir la vie, de passer sur certaines choses, d’en apprécier d’autres et surtout de ne pas se faire emmerder par les cons. Au fil de ses lectures il avait plus appris sur la bêtise, la méchanceté humaine que durant toute son existence au cul de ses bêtes. Il était aussi un peu poète, malgré son aversion de la poésie, il n’hésitait pas à perdre quelques minutes à regarder un beau couché de soleil ou la toile d‘une araignée un matin de givre blanc...
Sachez aussi que sa dernière activité fut de faire du canevas. C’est, à n’en pas douter, à cause de cette activité qu’il a pu s’apercevoir de certaines choses se passant dans son entourage et d’agir en conséquence. Si vous lui aviez demandé pourquoi le canevas? Il ne vous aurait rien répondu, mais un petit sourire sarcastique serait apparu au coin de sa bouche. Un sourire qui aurait voulu dire: “ Mais parce que le canevas c’est con! “
Et oui, rien de plus bête que le canevas. Vous enfilez des fils de couleur dans des trous. Aucune fantaisie ne vous est permise, vous devez suivre les taches de couleur bien gentiment, sans surprise aucune. Ou bien vous avez le cerveau complètement vide et là rien ne se passe, vous subissez la routine du canevas, ou bien, comme c’était le cas pour Marcel, l’esprit peut s’évader ou être à l’écoute du monde autour de vous. En faisant du canevas, on peut percevoir, regarder, sans attirer l’attention. Vous faites partie des meubles. Le canevas ne fait pas de bruit, il n’est pas expressif, ni exubérant. Seuls les doigts bougent, mais si régulièrement que ce geste cache l’activité qu’est le canevas, comme le balancier cache la comtoise. Le canevas devient le manteau magique qui rend invisible. Vous vous mettez dans un coin, un canevas sur les genoux, vous attendez un certain nombre de semaines, nombre proportionnel à l’amour, à l’attention que votre entourage vous porte, et vous voila confondu avec le mobilier.
Marcel quant à lui avait attendu un mois pour être classé dans la catégorie meuble: La première semaine ils avaient été horrifiés de le voir rien foutre, la deuxième, étonnés de ses merveilles. La troisième semaine il n’existait que le temps des repas. Au bout d’un mois c’est à peine s’ils l’appelaient pour manger. Sauf le Petit, mais là est une autre histoire. L’histoire du Petit...
Vous allez me demander comment cette passion du canevas a pu s’emparer de Marcel, agriculteur à la retraite. Et non pas la menuiserie, la forge, un passe-temps d’homme, quelque chose de viril, mais pas un machin de bonne-femme. Que je vous conte...
Ce fut son petit- fils, Jean-Claude, qui en lâchant la pédale de l’embrayage du tracteur trop brusquement envoya Marcel, qui se trouvait debout sur la remorque sans se tenir aux ridelles, dans un coma de plusieurs jours, sa tête, heureusement fort robuste, ayant heurtée un pilier de la grange. Après son réveil, pendant deux longues semaines il ne put se tenir debout plus de trente secondes sans se retrouver les quatre fers en l’air. Avec en prime des nausées qui lui faisaient rendre tout ce qu’il avait dans l’estomac. Couché sur son lit d’hôpital, il fallait bien qu’il s’occupe les doigts, il n’était guère habitué à ne rien produire. Il s’emmerdait comme un rat dans une usine de verre. Rien d’autre à faire que d’écouter les conversations d’humains shootés à la télé. Marcel n’avait pas à regarder cette absurdité, il n’avait qu’à ouvrir les oreilles et il était au courant de toutes les merdes télévisuelles. Il avait le son sans les images.
C’est à cette même époque que Marcel avait décidé de ne plus parler, plus exactement au sortir du coma. Pendant la nuit où il avait fait surface, Marcel s’était efforcé d’analyser son accident et ses conséquences. Il en déduisit que celui-ci était un signe du destin, ou du très haut comme vous voulez, lui le très haut il s’en préoccupait comme de sa première fourche. Il pensait donc que cette épreuve devait être interprétée comme un changement radical dans sa vie. Qu’il était passé, malgré sa vigilance, devant trop de choses sans les voir, les sentir, les aimées pleinement. Par son silence, il était persuadé de pouvoir entrer en lui plus facilement sans être emmerdé par la race humaine, et surtout, il n‘avait plus rien à dire à quiconque Il était déterminé, il ne parlerait plus jamais, il n’adresserait plus la parole à ces pantins malveillants. Cela ne fut pas facile, surtout au début, mais avec un peu de volonté, et ce n’est pas la volonté qui manquait à Marcel, n’importe qui peut arriver à n’importe quoi. La froideur du personnel hospitalier l’avait beaucoup aidé. Que voulez-vous dire à un médecin qui vous regarde sans vous voir? A des infirmières qui ne pensent qu’à leurs futures vacances, à des aides soignantes qui médisent sur les futures vacances des infirmières, à des femmes de ménages qui en ont plein le cul du toubib, des infirmières, des aides soignantes et des malades. Que voulez-vous raconter à tout ce monde là, que voulez vous dire à une famille qui vous considère comme un gros emmerdement dans leur petite vie?
Devant son mutisme, ils ont tous été bien étonnés, sceptiques, méfiants, et pour finir je m‘enfoutistes. Heureusement pour la famille qu’il n’eut que la parole de coupée, qu’il ne fut pas devenu un légume avec des tuyaux de partout. Et puis en fin de compte après réflexion, ils ont été déçus... Ah! quel dommage que le pépé ne soit pas invalide 200%, les portes du mouroir lui étaient gracieusement ouvertes et en passant on aurait pu rafler sa retraite...
Les neurologues lui ont fait passer toutes sortes de tests, écrits, gestuels, électroniques. Au bout d’une semaine, pour avoir bien répondu par l’écriture à toutes leurs questions, et pour avoir été sage, ils le récompensèrent. Il eut droit au lot de consolation, une magnifique ardoise magique!
C’est avec elle, qu’un matin, il demanda à son fils Jean de lui acheter un nécessaire de couture et son premier canevas! “ Il est d’venu pédé, l’pé! Son coma l’a rendu pédé”, ça, c’était Jean-Claude. Le seul à avoir ouvert la bouche. Les deux autres ont regardé Marcel avec des yeux qui leur sortaient de la tête, ils auraient eu leur Bac avec mention, qu’ils n’auraient pas été aussi surpris.
Malgré leur réaction bien compréhensible, deux jours plus-tard, ils lui apportèrent son premier canevas. Et quel canevas! Ils n’y avaient pas été de main morte, il était du tout premier goût, leur imagination n’avait pas failli à leur culture. Ils lui avaient offert un superbe tableau, haut en couleur, représentant un fringant épagneul breton tenant en sa gueule un faisan. Sur le moment, Marcel n’avait pas trop fait la gueule. Il leur pardonna, ils étaient pleins de bonnes intentions, devenus gentils comme tout, sans doute le contre-coup de leurs peurs. Même Jean-Claude, lui si méchant d’habitude, avait des intentions pour Marcel. Jean avait pris des initiatives à son égard, il avait su trouver la force de se bouger, de s’arracher à la chaise de la cuisine ou du cul de leurs bêtes. Elle, elle avait été égale à elle-même: Le cul tortillant entre les lits, les seins arrogants, accrochant les regards des infirmiers, des malades. L’extrême érection aux mourants...
C’est donc sur cette splendeur, d’un maître de l’école ”Chasse, Pêche, Nature et Tradition” que Marcel fit ses premières armes. Il avait toujours été habile, au bout de deux jours il savait tenir une aiguille sans se coudre la peau des doigts à la toile. Et puis, il faut bien le dire, Marcel, habile ou pas, le canevas, ce n’est pas de la peinture à l’huile ou de l’aquarelle, n’importe quel idiot peut œuvrer dans l’art délicat du canevas. En une semaine, le faisan, l’épagneul, et le chasseur, étaient mangés. Le deuxième qu’ils apportèrent à Marcel, était le frère jumeau du premier. Des biches au bord de l’eau, sur fond bucolique... Avant de sortir, ils lui offrirent deux autres horreurs. Enfin, ces quatre splendeurs ont permis à Marcel de prendre son mal en patience, et de ne pas être tenté de parler, ou plutôt d’injurier le personnel hospitalier.
Une fois à la maison, aidé par son fils, Marcel se rendit chez la mère Croche, “mercerie, bas et lingeries“, afin de se réapprovisionner en canevas. Et bien, pas facile de trouver quelque chose de potable chez la mère Croche. Que des merdes criardes, et encore, s’il y avait eu un étron sur fond de papier cul rose, Marcel aurait été heureux de l‘acquérir, humour oblige! Mais chez la mère Croche, point d’humour, d’imagination, d’évasion de l’esprit par le canevas... Nous restions dans le domaine du pas beau. Il lui en acheta quand même une dizaine: Bords de mer, rochers en Bretagne, des bouquets de fleurs, un Vermeer, que faisait il là? Et bien-sûr l’angélus de Millet, c’est tellement champêtre. Une fois rentré, ayant étalé toutes ces splendeurs sur son lit, Marcel eut l’idée de contacter la fabrique de canevas, située à Montigny La Resle afin de commander son catalogue. Quinze jours plus-tard, il recevait la visite de son représentant. Il faut vous dire que Marcel s’était fait passer pour le président d’un club du troisième âge, spécialisé dans le canevas, et que le soi-disant club était susceptible de commander d’importantes quantités. Le cher homme avait en sa possession des tas de catalogues, français et étrangers. Marcel lui commanda une cinquantaine de canevas. Le représentant lui promit de revenir régulièrement, aidé en cela par les fesses et le décolleté pigeonnant de la Claudine. Il fit même mieux en les livrant lui-même, une semaine plus-tard, sa libido à fleur de braguette. Malheureusement pour lui, la Claudine était partie chez sa sœur!
Marcel avait de quoi s’occuper les doigts pendant de longs mois. Son coma lui avait laissé des séquelles, la parole bien-sûr! , mais aussi des pertes d’équilibre bien handicapantes. Plus moyen d’aider son fils sur le domaine ou faire du jardin. Il avait essayé mais après s’être retrouvé le nez dans les rames de petits pois ou au milieu des semis de carottes, Marcel avait renoncé à une de ses occupation favorite de retraité de l’agriculture. Il était obligé de se déplacer à l’aide de deux béquilles ou de l’épaule de son fils Jean ou de sa préférée, celle du Petit. Marcel se serait sali la main en la posant sur l’épaule de sa bru, pourtant fort douce, le supposait- il.
Comme je l’ai indiqué plus haut, le canevas lui permettait de s’occuper les doigts tout en observant les humanoïdes occupant sa maison. Il s’asseyait dans un vieux fauteuil de cuir à larges accoudoirs, ayant appartenu à son brave père. Égal à lui-même, ne décrochant pas le moindre mot, tout le monde lui foutait une paix royale... Mais un matin...
- P’pé, tu veux pas les vendre tes machins? Qu’il lui cause, le Jean-Claude.
- T’en as au moins une millier d’tes machins! On fait mouate-mouate. J’les vends, t’en donne la moitié, ok! le p’pé?
Marcel prit son ardoise où il écrivit ”OUI“. Il estima que ce grand faignant de Jean-Claude pouvait bien se faire un peu d’argent. Mais attention, Marcel n’était pas dupe, il ne voulait pas être le dindon de ce grand vicieux. Il lui dicta ses volontés: Les prix en fonction de la taille et du travail, un reçu de l’acheteur, là dessus Marcel était tranquille, cet imbécile savait à peine écrire, il n‘allait pas les falsifier! Bien-sûr, Jean-Claude fit la gueule, essayant de l’embobiner. Marcel a été ferme sur les prix. Jean-Claude fut obligé d’accepter, un refus de sa part entraînait l’aveu de sa future arnaque.
Il fallait que Marcel se débarrasse de son stock, il encombrait son armoire, s’entassant un peu partout sur le sol de sa chambre. La Claudine avait bien accroché, tant mal que bien, dix ou quinze des canevas sur les murs en parfaite décrépitude de la maison. De ci de là une note de couleur éclatait sur le fond pisseux ou salpêtré et enfumé des murs de la pièce principale. Les papiers peints des chambres, à petites “fleu-fleurs” fanées et oxydées par le temps, étaient éclaboussés, à intervalles irréguliers, de lumière. Elle ne s’était pas emmerdée à les encadrer, quatre punaises et le tour était joué. Lorsqu’ils avaient un visiteur, la Claudine faisait admirer les chefs-d’œuvre.
- C’est le p’pé qui nous a fait ça!
- Mon Dieu! C’est t’y beau!
- C’est qu’il est habile, le p’pé!
- Ca doit en prendre du temps, c’est du travail!
- Bof! Il fait ça comme y chie! l’a rien d’autre à faire! C’est t’y pas malheureux dans une ferme pareille! j’ai que mes deux Jean pour tout faire.
Ca le faisait bien rire, Marcel, une bêtise pareille. Lorsque le visiteur était un homme pas trop moche, la Claudine lui faisait admirer ceux de sa chambre. Ils les admiraient longuement, soigneusement, très minutieusement, de véritables amateurs d’art. Ils étaient tellement enthousiasmés qu’ils en poussaient des cris.
Avant d’en finir avec le canevas, je voudrais conclure le chapitre “ Je fais du canevas parce-que c’est con ” par la preuve d’une telle affirmation. Dans sa naïveté, Marcel était persuadé que les premiers canevas à se vendre seraient les plus beaux, par leurs thèmes, leurs couleurs. Fi! de tous ces préjugés de bon goût, les plus intéressant lui restèrent sur les bras. Plus ils étaient moches, cul-cul, criards, plus ils se vendaient. Son petit-fils avait même augmenté les prix, face à la demande. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire, à lui les grands bœufs dans les étables, les biches au bord de l’eau, les rochers éclaboussés d’embruns, les trois mâts voguant sur les mers, les nature mortes à vous pendre...
Voilà, j’en ai fini avec le canevas. Parlons maintenant du petit, car tout vient de lui. S’il n’avait pas été là, rien ne se serait passé. La vie fadasse de ces trois guignols m’importe peu, elle ne paye pas la cartouche, comme l‘on dit dans le Bourbonnais. Quant à Marcel, à part sa passion pour le canevas, son côté philosophe et poète, pas grand chose à en dire. Son côté chiant, peut être, histoire de rigoler. Mais, je ne vais quand même pas faire une chronique “ La vie rurale dans le Bourbonnais à la fin du 20ème siècle”, ni un roman. Plutôt une nouvelle...

*

“L’petit” comme tout le monde l’appelait, avait eu comme prénom de baptême, Didier. Il fut adopté par Jean et Claudine à l’âge de deux mois. La mère biologique était une fervente habituée de l’hôpital psychiatrique de Moulins Yzeure. Le père était connu que de lui seul, infirmier, malade, visiteur, rôdeur? Oublié le temps d’une étreinte. Au début tout alla bien, Jean était émerveillé devant ce petit être. Le nouveau né lui avait donné des ailes, il remuait son gros cul, il sifflotait, il lui chantait même des berceuses, apprises jadis de la bouche de sa pauvre mère. La Claudine, bébé ou pas bébé, toute braguette à portée de l’œil faisait son affaire. Elle pouvait en même temps donner le biberon et se faire tripoter, elle n’allait pas changer ses habitudes. Quant à l’autre, le grand frère, Marcel a tout de suite observé que ça n’irait pas avec Didier. Sa jalousie envers le Petit lui avait soufflé la faible lueur d’humanité qu’il avait dans le cœur. Il n’a pas attendu longtemps pour se braquer contre lui. Un après-midi, cela faisait à peine une semaine que le Petit était à la maison. La Claudine étant partie chez sa sœur, le Jean aux labours, ils avaient confié le Petit aux bons soins de son grand-père. Marcel était occupé dans la porcherie lorsqu’il entendit Didier hurler. Lorsqu’il entra dans la chambre, Jean-Claude était penché au-dessus du berceau, il n’avait pas entendu Marcel. Le bébé se mit à hurler de plus belle, Marcel se précipita, Jean-Claude sursauta et tenta de s’enfuir. Marcel le rattrapa par un bras et tout en le tenant fermement, il examina le bébé. Le pauvre gosse avait les bras et les jambes couverts de pinçons rouge violacé. De cette après-midi là, Jean-Claude s’en est souvenu longtemps, son dos et ses fesses surtout! Trois triques qu’il a fallu à Marcel pour calmer sa fureur. Ainsi, régulièrement, Marcel lui filait des tartes à en avoir mal aux mains. Pourtant à l’époque, ce n’était pas des mains de bureaucrate, loin s’en faut, lourdes, calleuses, rêches, deux blocs d’argile! Mais que voulez-vous, il fallait bien que Jean-Claude se souvienne que faire du mal à son petit frère, ce n’est pas bien du tout.
C’est lorsque le Petit eut trois ans que ses foutus parents s’aperçurent qu’il n’était pas normal. Marcel avait bien vu que quelque chose clochait chez lui. Du premier jour, du premier regard, il a su que ce petit être allait avoir une vie pas ordinaire. Marcel savait que le Petit avait quelque chose de pas normal. Ne pas parler ni marcher à trois ans! Mais eux non. Peut-être faisaient-ils semblant de ne s’apercevoir de rien? Allez savoir, la Claudine ne pensait qu’au cul, le Jean était trop aveuglé par sa tendresse idiote. Il a fallu que Marcel se fâche pour qu’ils l’emmènent chez un pédiatre. Elle les avait bien eu, la D.D.A.S.S., elle ne leur avait surtout pas dit que Didier n’était pas normal. “Il ne présentait aucun symptôme, tous les tests étaient normaux, à la naissance, certaines déficiences ne se décèlent que vers deux ou trois ans, etc., etc...” C’est ce qu’ils leur ont raconté, à la D.A.S.S., quand les parents y sont retournés, comme on revient au super-marché pour échanger la yaourtière qui déconne. Enfin, que voulez-vous, ils sont repartis chez eux avec le gamin sous le bras, ils l’ont déposé dans son parc.
Le Petit était donc débile mental. Ce fut un choc pour le Jean et la Claudine. Un boulet aux pieds. Lui s’en désintéressa totalement, que pouvait-il faire d’un enfant anormal? Lui qui était dépassé par le moindre pet de travers d’une vache, où la moindre contrariété de la vie domestique prenait des proportions démesurées. Sa femme reporta son aigreur d’avoir adopté un enfant débile sur Jean et sur le Petit. Les rares fois où elle s’intéressa à son enfant fut pour lui filer des torgnoles. Le petit fut mis dans un parc, entre la cuisinière et le fond de la cheminée, toute la journée, ça ne l’a pas aidé à évoluer! L’hiver, le pauvre petit avait tellement chaud que lorsque Marcel le promenait dehors, il attrapait tous les virus qui passaient. L’été, le contraire, la maison, surtout le coin cheminée toujours dans l’ombre, est d’une telle fraîcheur, qu’il prenait des froids et chauds à tuer un chameau. Il a quand même tenu le coup cinq ans. Cinq ans... Le temps qu’il prit à enjamber son parc.
Marcel le prenait bien dans ses bras,se cassant le dos à lui inculquer l’apprentissage de la marche. C’est lui qui le changeait, le matin et le soir. Marcel aurait pu faire mieux, mais à l’époque il était en pleine activité. Il essaya de s’occuper de son petit-fils le mieux qu’il put, avec tout l’amour qu’il portait pour ce petit être. Il lui disposa son parc le plus confortablement possible. Il mit de vieilles couvertures au sol, recouvrant celles-ci d’une nappe plastifiée, plus facile à nettoyer car il y avait souvent des fuites. Didier ne sortait pas de son parc, il y passait ses jours et ses nuits. Quand Marcel ne pouvait pas lui donner à manger sur ses genoux, ses repas lui étaient servis dans son parc, enfin servi est un bien grand mot, sa mère lui jetait sa pitance, il n’avait plus qu’à se débrouiller, comme leur chien. Lorsqu’il put marcher, vers les cinq ans, et escalader son parc, Marcel décida qu’il ne pouvait plus rester derrière la cuisinière, il l’installa dans sa chambre. Marcel lui arrangea son coin bien à lui. Didier évolua. Marcel se souviendra toujours des premiers mots qu’il bafouilla et pour cause! “L’pé, l’pé, l’pé”. Son grand-père était en admiration devant ce petit bout de chou, il était à croquer, une petite tête frisottée d’angelot. “ L’pé, l’pé, l’pé” . Au bout d’un moment, il faut bien le dire, toute la famille en avait marre, même Marcel, il n’arrêtait pas de toute la journée “L’pé, l’pé, l’pé”. Alors les gifles ont redoublé, elle, Jean-claude qui y mettait tout son vice. Heureusement son vocabulaire s’est enrichi au fil des mois. Mais il ne faut pas vous leurrer, si celui-ci comporte cent mots c’est le bout du monde. Il écoute un mot, il le répète une dizaine de fois, sans le comprendre, il l’oublie. Comme s’il était attiré par certains vocables, les mots sont pour lui des sons purs et simples. Les peu de mots qu’il a bien voulu retenir venaient de la bouche de son grand-père. Marcel lui parlait, Didier lui répondait, hochait la tête, riait en se cachant la bouche de sa main droite et il émettait un long “Pfff”.
Le passe temps de Didier était de sortir de la maison le plus tôt possible et de rester dehors jusqu‘à la nuit. Il se tenait appuyé contre un mur, face au sud, le soleil l’inondant, ou plutôt l’emplissant de sa chaleur et de son énergie. Ou bien à l’abri dans la grange lorsque le temps était à la pluie ou au froid. Son occupation était de manipuler une brindille, de bois ou de paille, trouvée à terre. Il la tenait entre le pouce et l’index de la main gauche, à l’aide de son index de la main droite il lui donnait des pichenettes, jusqu’à ce que celle-ci s’envole. Alors, il se penchait, en ramassait une autre. Si Marcel n’intervenait pas, le prenant par la main pour le conduire vers quelques lieux d’occupations, il pouvait passer des journée entières à faire virevolter ses brindilles.
Il était habile de ses mains, mais il n’avait aucune initiative. Lorsque son grand-père lui apprenait un geste il le copiait parfaitement, mais il ne pouvait l’associer à une situation. Pour biner les haricots, par exemple, il s’acquittait de sa tâche parfaitement, mais il fallait que, une fois au bout du rayon, Marcel lui indique un autre rang à biner. Sans quoi, il pouvait rester jusqu’au soir, debout, le piochon à terre, une brindille dans les mains.
La Claudine toucha l’allocation des parents d’handicapés, je ne parle que d’elle, car c’est elle qui géra cet argent, le Jean étant en dehors de tout ça. Cet argent dans un premier temps, lui permit de renouveler sa garde-robe, mais lorsqu’elle comprit que cette manne tomberait régulièrement, elle se décida à acheter une masure, près de chez eux. Elle la fit rénover, et la loua plus-tard. De cet argent, bien-sûr, Didier n’en vit aucun picaillons. Comme, plus-tard, celui de ses salaires et de son A.H. (Allocation d’Handicapé). Qu’en aurait-il fait? Le pauvre petit était habillé, une fois l’an, lorsque sa mère y pensait, par le secours catholique et par Marcel, lorsque ce dernier avait trop honte de le voir accoutré comme un mendiant.
Lorsqu’il fut majeur, la C.O.T.E.R.E.P. leur écrivit régulièrement, afin de prendre une décision concernant son avenir. Plusieurs choix s’offrirent à sa famille: Le garder à la maison; l’envoyer dans un foyer occupationnel; le faire travailler dans un C.A.T. Le garder à la maison, il ne fallait pas y compter, le Petit était devenu l’obsession de sa mère, celle-ci l’enfermant dans la cave ou dans la porcherie lorsqu’elle recevait des visites, en plus de cela, son frère n’arrêtait pas de l’emmerder. Mais il a fallu que Marcel se fâche, qu’il menace sa bru et son fils. Que, s’ils ne faisaient rien pour le Petit, il les jetterait dehors! Qu’il était chez lui! Là, Marcel avait touché la corde sensible, il avait fait mouche. Le Jean le regarda en chien battu. Pendant plusieurs jours, il en fit des cauchemars. Il n’arrêtait pas de dire à son père “ tu peux pas m’faire ça, le p’pa, tu peux pas m’faire ça!? “ Il s’en foutait que le Petit soit là ou ailleurs, c’était la ferme, son train-train quotidien qu’il ne voulait pas perdre. Elle ce qui l’a décidé c’est l’argent. Marcel s’était renseigné auprès de l’assistante sociale. En foyer occupationnel il ne toucherait que son A.H., mais dans un C.A.T., il toucherait en plus un salaire, et il pouvait peut être apprendre un métier.
Le Petit est donc entré dans un C.A.T., à Montluçon. Là bas, en voyant ses capacités, ils l’ont mis dans un atelier de sous-traitance. Il faisait pendant sept heures le même geste, pas un de plus pas un moins. Tous les soirs il rentrait à la maison et s’amusait avec ses brindilles, il rattrapait le temps perdu au C.A.T. ...

*

Et puis Marcel eut ce bon dieu d’accident, il s’est retrouvé à l’hosto, l’ombre de lui-même. Une fois de retour à la maison, Didier l’a bien aidé. Il le soutenait dans la marche, l’aidant de son mieux dans le jardin, à donner à manger aux lapins, aux poules. Lorsque son grand-père était sûr qu’ils fussent seuls, il lui parlait, Didier mettait sa main devant sa bouche et lâchait un grand “Pfff “. Il le disait aux autres que Marcel pouvait parler “ Y parle l’pé, y parle l’pé! “. “ Mon con qui parle l’pé, t’est ben qu’un gogol “ Qu’ils lui répondaient. Ils ne l’ont jamais cru!
Au bout d’un mois que Marcel était de retour, il s’aperçut que le Petit n’allait pas bien du tout. Chaque soir, il rentrait et se mettait à vomir. Il lui avait demandé ce qui n’allait pas, ce qui le faisait vomir, il lui avait simplement répondu “ y parle le p’pé, y parle le p’pé... Pfff! “ Marcel s’était donc, à l’aide de son ardoise magique, renseigné au près de son fils et de sa bru. Vous devez bien vous doutez de ce qu’ils lui ont répondu. Lui, qu’il n’avait rien remarqué, elle, que son beau-père n’avait qu’à m’occuper de ses oignons et de ses canevas!
Avec des ruses d’indiens, il fit venir le toubib. Il crut que c’était pour Marcel, une urgence, le geste qui sauve, les félicitations de la presse. Lorsqu’il s’est rendu compte que ce n’était que pour le Petit, il fut très déçu, il bâcla la visite. Bonne tension, le ventre souple, le souffle clair... gentil gogol!
Marcel attendit six mois avant de faire quelque chose. Il ne faut pas lui en vouloir d’avoir attendu si longtemps, mais il était très limité dans ses déplacements, il lui fallut plusieurs mois pour pouvoir marcher plus ou moins sans se casser la gueule. Sans parler que dans le Bourbonnais, la terre est si lourde, elle vous colle tellement aux godasses qu’il est difficile d’être un grand nerveux, plein d’initiatives. Et puis aussi ses canevas l’occupaient trop les doigts.
Il profita d’une visite de Jean-Claude à sa fiancée, pour aller voir le directeur du C.A.T. Il avait trouvé comme prétexte la visite à un vieux camarade de régiment, dans une maison de retraite. A Domérat, pas loin du C.A.T.
Le directeur du C.A.T. lui en a appris de belles sur le Petit, Marcel avait bien fait de venir! Cela faisait plusieurs mois qu’il avait écrit, téléphoné, pour signaler des brûlures sur les bras et le torse de Didier, brûlures de cigarette à n’en pas douter. La Claudine lui avait fait de vagues promesses, les sévices avaient cessé, puis étaient réapparus, il y avait de cela une semaine. Vous pouvez vous douter le coup que Marcel reçu en pleine poire. Personne ne lui avait rien dit, sa famille s’était bien cachée de lui avouer des gestes aussi odieux. Sur le moment, il a douté, c’était tellement gros, comment une telle barbarie avait pu lui échappé? Devant son scepticisme, le directeur fit convoquer le moniteur du Petit. Il confirma les faits. C’était lui qui avait découvert les brûlures, un jour qu’il l’avait douché, le petit sentant trop mauvais. Le moniteur lui affirma que ces brûlures n’avaient pas pu se produire au C.A.T. En entendant de tel propos, la honte submergea Marcel. Il leur écrivit que depuis son accident, il ne pouvait plus s’occuper de Didier, qu’avant il le lavait, veillait à sa vêture. Il leur promit qu’à partir de maintenant, il allait reprendre les choses en mains. Le directeur a enfoncé le clou un peu plus en lui répondant que si de tels actes continuaient, il allait être obligé d’en informer la D.D.A.S.S.. En un mot, elle pouvait prendre le Petit, le mettre dans un foyer. Devant les protestations, la bonne foi de Marcel, il lui répondit qu’il n’était que le grand-père et que, vu son âge et son état physique, il ne pouvait assumer la charge d’une personne handicapée...
Marcel allait franchir la porte du bureau, le dos rond, la queue entre les jambes, lorsque le directeur lui demanda quand même le but de sa visite. Sous le choc de telles révélations, il avait complètement oublié le pourquoi de son entretien. Marcel se rassit et lui expliqua les malaises du Petit, qu’il serait mieux à l’extérieur que dans un atelier. Le directeur lui répondit que Didier serait mieux dans le foyer du C.A.T., éloigné de sa famille et des brûlures de cigarette! Marcel passa outre cette remarque désobligeante qu’il prit pour lui. Il se sentait coupable de ne s’être aperçu de rien, d’avoir laissé Didier aux mains d’êtres perverses. Il s’en voulait de s’être enfermé dans son monde, d’avoir failli à sa tache. Mais après s’être ressaisi, et pour appuyer sa demande, il décrivit au directeur les occupations de Didier à la ferme. Il l’aidait au jardin, aimait panser les bêtes, il avait une véritable relation avec les animaux. Marcel lui rédigea en hâte sur son ardoise l’exemple des moutons. Lorsque vous allez dans un près, voir des moutons, ceux-ci s’enfuient. Avec le Petit, il se passait le contraire, les moutons approchaient, l’entouraient et même se frottaient à lui! Le directeur, devant ce vieux bonhomme plein de tendresse, lui sourit et donna sa parole que le Petit irait dans la ferme du C.A.T., le mois suivant une place se libérant. C’est sur cette note optimiste que Marcel quitta ce bureau de malheur.
Jean-Claude devait le reprendre au café de La Place à Domérat. Attablé devant une fillette de rouge, Marcel prit du recul face à tous ces événements. Il en déduisit rapidement que ce ne pouvait être que Jean-Claude le coupable, il était le seul à fumer à la maison! Il était assez vicieux pour faire de telles horreurs, les insultes ne lui suffisaient plus, sa haine pour le Petit l’avait poussé à agir comme un véritable tortionnaire.
Une fois dans la voiture de son petit-fils, il profita que ce grand couillon prit le boulevard de Courtais, embouteillé comme tous les vendredis après-midi, pour écrire en grosses lettres sur mon ardoise, ce qu’il pensait de lui. Jean-Claude adorait se montrer au volant de sa R5 Turbo-Tunning, les cinq baffles crachant les décibels d’une musique techno, vitres baissées pour en faire profiter son publique. Il fallu à Jean-Claude, toute la longueur du boulevard, pour déchiffrer le message. Il l’effaça et écrivit “ GE TAN MERDE “ Il tendit à Marcel son ardoise puis lui arracha des mains. D’un geste qu’il aurait souhaité ample, tel un lanceur de boomerang, il la jeta au dehors. “ Comme ça tu nous f’ras plus chier! “ Marcel voulu lui filer une tarte mais Jean-Claude lui bloqua la main. “ Tu veux p’t’être me casser la gueule, t’as vu comment t’es fait, mon con!”
Une fois rentré à la maison, Marcel a été chercher le bloc de papier à lettres familial. Après en avoir détacher les dix premières feuilles inutilisables, feuilles tellement imbibées de matières grasses qu’elles auraient pu remplacer avantageusement les vitres cassées, il écrivit à Jean et à la Claudine. Marcel les menaça de prévenir la gendarmerie, qu’elle allait mettre Jean-Claude en prison, que la D.D.A.S.S. allait leur enlever le Petit. Plus de Petit, plus d’A.H., la vignette, la redevance à payer. Là, le coup a porté.
Jean eut une réaction qui ne correspondait pas à son tempérament lymphatique. Il se leva d’un bond, s’approcha de Jean-Claude, et d’un geste ample, qu’il emplit de tout son poids, il lui décrocha un puissant coup de poing qui lui éclata les lèvres. Son geste les surprit tous: Le principal intéressé, le cul dans le four de la cuisinière, la bouche en sang, les incisives branlantes. La Claudine, devant ce geste d’une telle virilité. Marcel, s’apercevant que son imbécile de fils avait encore, au fond de son gros cœur de bœuf, une lueur de tendresse pour le Petit. La Claudine, tout en se frottant à son homme, apostropha de sa grande bouche peinturlurée son fils. “ Tu veux t’y qu’on nous enlève l’petit, mon con! T’es t’y beurdin pour faire ça! Qui c’est t’y qui t’a acheté la R’nault 5! Et qui c’est t’y qui va finir de payer les travaux de la maison! Toi grand faignant? “...
Après cette mise au point, les choses allèrent beaucoup mieux pour le Petit, ses vomissements cessèrent. Marcel le déshabillait tous les soirs afin de vérifier si le grand vicieux ne lui avait pas infligé d’autres sévices. Il le faisait devant les parents de Didier, pour qu’ils se mettent bien dans la tête, qu’ils n’oublient pas leur manque de devoir envers leur fils. Et la vie reprit son long chemin exaltant, le matin la traite, le soir la traite, entre les deux, nombre de travaux divers et non variés.

*

Un matin, en allant aux toilettes, Marcel s’aperçut qu’il avait du sang dans ses selles. Il n’y prêta que peu de cas, n’étant pas douillet ni hypocondriaque. Mais comme au file des semaines ces saignements persistaient, il résolut d’aller voir son toubib. Celui-ci l’envoya à l’hôpital de Montluçon passer une coloscopie. A son grand étonnement, ils le gardèrent en observation pour de plus amples examens. Trois jours plus-tard, le couperet tomba, actionné par la méchanceté de Jean-Claude. “ Alors le P’pé, t’as le cancer du boyau , tu vas crever! “ Après avoir bien fait suer les toubibs avec son ardoise magique, ils lui confirmèrent les propos lapidaires de son petit fils...
Après une nuit blanche, bien contréhensible, au petit matin, sa décision était prise.
Il savait que, dans le meilleur des cas, la chimio et les rayons aidant, il n’en avait que pour quelques mois tout au plus. Nous étions en Mai, après un rapide calcul, il promit à ce bon-dieu crabe de l’héberger pendant cinq mois. Après, plus rien n’aura d’importance. Si tout se passait comme Marcel l’avait programmé dans sa vielle tête de paysan, il pourrait crever, le Petit serait en sécurité.
Marcel tenait de son père un grand bocal de noix vomique, Nux Vomica, qu’il conservait à l’abri au fond d’une armoire. A part lui, personne à la maison n’avait connaissance qu’il possédait un tel toxique. Son père et lui avaient employé celui-ci à mainte reprise pour tuer les corbeaux et les pigeons qui ravageaient les semis. Son père détenait cette poudre d’un ami préparateur en pharmacie, à une époque où la législation était beaucoup plus coulante. Depuis que la science avait fait de gros progrès dans le domaine de l’agrochimie, il n’avait plus jamais utilisé le contenu du fameux bocal. Mais dans nos campagnes, on ne jette rien, ça peu toujours servir, la preuve. Il attendit, accompagné par la douleur chaque jour plus présente. Mais à force de patience, l’Automne arriva. Ah!, l’Automne, la saison des champignons. Il avait longtemps cherché avec quel aliment il allait pouvoir accommoder sa poudre de perlin-pimpin. Il choisit les champignons pour plusieurs raisons: Premièrement, les effets de la noix vomique sont les mêmes que les amanites phalloïdes. Deuxièmement, une fois cuisinés, allez savoir si ce sont des amanites ou des cèpes. Troisièmement, tous les ans à la même époque, Jean partait dans le Haut-Rhin, faire les vendanges chez un ami qu’il avait connu au service militaire, donc pas de Jean pour bouffer ses champignons. Et pour finir, Marcel détestait les champignons! Tandis que la grande rousse et son dégénéré de fils, ils en raffolaient!
Il ramassa, tant bien que mal, un plein papier de cèpes de Bordeaux poussant dans un de ses champs bordés de chênes. Des bouchons de champagne, les meilleurs! Il choisit le plus beaux de ses lapins, un jeune mâle d’un an. Ce fut un geste de tendresse envers Jean-Claude, c’était tout de même son petit-fils. Une pensée émue pour les fesses de sa pouffiasse de bru...
Oh! pour ça, ils ont fait honneur à son civet de lapin aux cèpes... Bien-sûr, il y eut enquête de gendarmerie, mais que voulez-vous qu’ils trouvent, ces bons gendarmes. Comment accuser un pauvre vieux muet, grignoté par un cancer. Plus personne n’était là pour leur dire qui avait ramassé les champignons. Même si les gendarmes ont eu des doutes, ils ne voulaient quant même pas emmerder un pauvre vieux au bord de la tombe. Et puis il aurait fallu que ces pauvres gendarme se tapent une pile de rapports, faire appel à un inspecteur d’une autre gendarmerie, avoir dans la commune des myriades de journalistes. Beaucoup trop de tracasseries pour une simple intoxication alimentaire. Les enquêtes policières à rebondissements, n’ont pas courre dans le Bourbonnais, le gendarme soigne son foi, il n’a d’autre occupation.
Après l’enterrement, Jean a complètement changé. Il n’était plus sous l’emprise de sa garce de femme, il put souffler. Il s’intéressa au Petit. D’abord il ne voulut pas qu’il retourne au C.A.T. pendant un certain temps, prétextant que le Petit était trop choqué par ce drame familial. Tu parles! Le Petit s’en foutait pas mal, l’absence de sa mère et de son frère le faisait bien rigoler. “ Plus là m’man, plus là Jean-Claude, pfff! “ Au bout d’un mois Marcel écrivit à son fils que le Petit devait retourner au C.A.T. “ Il est bien ici, il a bien le temps “ Qu’il lui répondit, le Jean. C’est sûr qu’il était bien à la maison. Il passait son temps collé à son père, au cul des bêtes, sur le tracteur. Il en avait perdu son tic des brindilles, c’est vous dire! Marcel ne le voyait pratiquement plus. Jean et Didier étaient devenus deux inséparables. Deux mois plus tard Jean signala à Marcel qu’il avait pris sa décision, le Petit ne retournerait plus travailler au C.A.T.. Il préférait le garder près d’eux. Ce furent, malgré les fortes douleurs qui le pliaient en deux, les mois les plus beaux de la vie de Marcel...
Cela fait deux semaines que Marcel est au lit. Il n’a pas voulu finir ses jours à l’hôpital. Il veux mourir dans le lit où sont morts ses parents. Jean s’occupe de lui le mieux qu’il peut. Le Petit vient souvent le voir, mais l’appel du dehors est le plus fort, il ne reste que peu de temps. Avant de cavaler dans la nature, il se retourne et lui dit “ Malade le P’pé, pfff! “
Ce soir le toubib est venu lui faire une piqûre de morphine, la douleur est cachée. Il sait que le soleil de demain matin ne le réchauffera pas. Le curé vient de passer, Marcel lui a tout avoué. Ce brave curé n’en revenait pas, Marcel ne sait pas si c’est de l’entendre parler ou d’être confronté à un assassin!
Après le départ du bon curé, Jean est entré dans la chambre de son père...
- Jean, je veux t’avouer une chose...
- Bon Dieu! mais tu parles!...
- C’est moi qui ai tué Claudine et Jean Claude... Avec la noix vomique...
- Tu as bien fait, papa!

FIN



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