Je n'aime pas changer d'avis
d'Alexandre Forthomme

Comme souvent au début, j'ai eu un beaucoup de mal à comprendre. J'ai pourtant un souvenir assez précis de la chose. Ou plutôt du moment en l'occurrence. Peu de chances à vrai dire de ne pas m'en souvenir en pensant avec un peu de recul les conséquences ce cet épisode.

Il faisait chaud comme il peut faire parfois très chaud certaines soirées d'été à Bruxelles. Une soirée où on se promène tous les sens en éveil. Où le froid n'avale plus les odeurs, où la douceur vient caresser les joues. Où l'on a envie de prendre cette ville pour ce qu'elle n'est pas ou ce qu'elle se refuse à être.

Certains parmi mes amis s'étaient amusé cette année-là à organiser un rallye de soirées tropicales. J'avais atterri sans réelle conviction à la station caraïbe de ce chemin de croix. La cubaine et l'africaine m'étaient passées au-dessus de l'agenda. La salle était un peu glauque. Pas le genre d'endroit où l'on imagine ce genre de soirée. Heureusement fort ventilée, toute fenêtre ouverte et tant pis pour les voisins que pouvaient profiter des rythmes un peu soûlant d'une musique finalement fort répétitive. Pas d'air conditionné bien entendu. Tant mieux quelque part. Ca m'a rappelé M'Bour. Le ventilateur branlant. La fuite parmi les maisons coloniales.

Un public élancé. Je connaissais bien entendu quelques personnes. De vue. Quelques amis aussi. Des vrais. Des faux. Un peu trop à mon goût. Beaucoup d'alcool. De musique aussi. Atmosphère mesurée, pas de dérapages, incontrôlés du moins. Très correcte finalement comme on peut l'être entre gens de bonne compagnie. Pas malsain. Pas trop guindé non plus. Juste de quoi un peu s'encanailler. Et reprendre les activités familiales du week-end. Chez les beaux-parents. Les courses de la semaine.

Je me suis frayé un passage dans un magma de quidams en transe. À vue de nez on devait pas être loin du double de la capacité maximale de la salle. Les types étaient en sueur. Les filles aussi. Les corps suintaient. Ca passait finalement inaperçu grâce à l'alcool qui inhibe les odeurs.

Le crime était parfait. Pas de soft, juste du rhum agricole, du citron vert, de la glace. Tout le monde au même régime. Pas de quoi s'affoler, tous sur un pied d'égalité. Hommes, femmes, moches, laids, riches pauvres, tous égaux devant le ti' punch.

J'ai salué qui de droit. Les salamaleks habituels enfin. Deux trois connaissances assez vagues.

" Pas de problèmes ". " Non ça va ". " Et le boulot ? ". " Rien de terrible ". " Ah non moi ça mord pas mal pour l'instant ". " Bien, très bien, content pour toi ". " A+ j'ai vu machin ".

Rituel et procédure habituels dans ce genre d'endroit.

Sincèrement content de revoir Anne et Thibaut aussi. Moins content de voir les autres. Mauvais souvenirs ? Non, juste une question de moment et d'envie.

J'ai poussé un plus loin. Suis tombé sur quelques anciennes relations de travail. Assez satisfaits d'eux-mêmes pour la plupart.

Mes yeux ont balayé la piste. Mona s'était déjà amicalement enlacée avec quelques amies et amis. Je l'ai laissé faire. A la longue j'ai arrêté de me formaliser.

J'ai remarqué une fille. Belle. Très belle. Un visage simple. Un corps chaloupé. Assez grande. Brune. Avec des lunettes qui cache à peine un regard gourmand et
pétillant. Elle portait une blouse blanche assez ample. Elle discutait avec un type dont la tête ne m'est toujours pas revenue, assez inapte manifestement. Elle, je l'ai déjà vue quelque part. Impossible de dire où. J'ai coincé Thibaut. Il la connaissait bien entendu.

" Elle ? Judith. Pas mal. Une collègue de Mona, fais gaffe. Et maquée. Pourquoi ça t'intéresse ? "

Judith. Impossible de ne pas le pas l'enregistrer durablement. Une image comme légèrement obsédante. Comme si la partition était écrite et commençait à se jouer sans avoir le temps de se saisir de son instrument. Un enchaînement. Rien de grave en général. Sauf quand cela dure plus de 5 minutes. Au-delà de ce délai, j'ai juste compris que ça allait en devenir récurrent. Genre récurrent un peu chiant et
certainement pas très satisfaisant.

Forcément. Mona n'est pas du genre à laisser entrouverte la porte de la cage. Et moi encore moins du genre à vouloir l'ouvrir. Pourquoi se fatiguer quand le bonheur est là à portée de mitaines. Parce que nécessairement on en vient à tout remettre en question ? Parce qu'on ne veut pas se résoudre à ne plus vivre les moments du débuts ? Parce que comme ceux d'un chat, les ronronnements de la passion deviennent trop automatique ? Que la spontanéité des débuts est une ressource rare ?

J'ai pas compris sur le moment même. Pas voulu comprendre. Occulter Judith. Voir que je ne suis pas fait pour gérer ce genre de moment. Que certaines choses sont trop instables pour qu'on puisse les remettre en question trop facilement, comme ça, sur un coup de tête. Que ce n'est pas facile. Que c'est Judith et pas une autre.

J'aurais du comprendre.
Fin

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