Une mouche n'entre pas dans une bouche fermée
de Alain Magerotte
Extrait de Le démon de la solitude (2007) aux Éditions Chloé des Lys



Un triste sort a voulu que les père et mère du baron Armand de la Martinette périssent dans un stupide et horrible accident de voiture. Les corps, éjectés du véhicule suite à un choc frontal avec une borne kilométrique, avaient échoué sur des fils électriques qui sectionnèrent, d'un coup d'un seul, leurs nobles têtes. On n'avait plus vu de noms à particules décapités depuis la Révolution française. C'est dire si la nouvelle surprit et fit donc grand bruit dans la région.
Ce méchant coup du destin plaçait ainsi notre nobliau, fils unique et légataire universel, à la tête d'une respectable fortune dont un adroit placement devrait entretenir son oisiveté jusqu'à la fin de ses jours et même au-delà.
Nonobstant un chagrin de circonstances, Armand de la Martinette, d'une nature hostile à l'effort, qu'il soit physique ou intellectuel, s'accommodait plutôt bien de ce statut d'orphelin richissime qui lui permettait de se complaire à ne rien faire dans la vaste demeure de ses parents défunts et cela, sans essuyer le moindre reproche. Un rôle d'oisif taillé sur mesure pour Monsieur le baron qui ne daignait bouger sa carcasse que pour descendre en ville et se rendre au restaurant, toujours le même. L'entrée à peine avalée, voilà que l'ennui atteignait déjà notre homme, aussi finissait-il à la hâte la suite du repas afin de regagner, très vite, ses pénates et suivre, étalé sur un canapé moelleux, ses feuilletons favoris qui passaient à la télé.
Quand le sommeil le gagnait, Armand de la Martinette rejoignait sa chambre pour se pelotonner au fond de son lit douillet, enfoui sous d'épaisses couvertures prodiguant une chaleur bienfaisante. Il pratiquait avec ferveur la grasse matinée. Son lever, souvent pénible, le conduisait droit dans la cuisine où il engloutissait quelques gaufres trempées dans un café trop chaud.
Tout cela n'est guère passionnant jusqu'à ce qu'un changement s'opère chez cet homme qui ne s'était jamais soucié que de sa petite personne. Aujourd'hui, Monsieur le baron est prêt à s'intéresser à autrui. Certes, pas aux citoyens qui peuplent ce monde, ni même aux autochtones du village, mais à Rosette, la bouchère, qu'il guigne avec convoitise parce qu'il en est tombé amoureux. Bon sang (bleu), une roturière ! Heureusement que père et mère n'étaient plus là pour supporter pareille avanie.
Mais que pèse une différence de rang social face à cet alléchant morceau aux cheveux blonds ramenés en arrière, se terminant en queue de cheval, à ces bras nus bien en chair, ronds et fermes, à ce teint frais appétissant, plein de santé, gourmand de baisers ? Pas grand chose, sinon rien. Armand de la Martinette caresse l'espoir de goûter aux joies du badinage avec Rosette; d'en faire, pourquoi pas, sa compagne ! Hélas pour notre gandin, le temps passe et rien ne se passe. La demoiselle reste sourde à ses avances et s'intéresse davantage à Lucien, un garçon de course sans prétention qui se complaît dans le milieu plébéien dont ses ascendants ne sont jamais sortis. Les rudes façons de ce gueux semblent plaire à la jeune femme. Il faut entendre glousser la belle à la vue du regard libidineux que ce fils du peuple lance vers son corsage, la regarder se tortiller quand ce manant lui tapote les fesses en proférant de salaces propos. Ces frustes manières prennent le pas sur les élégantes attitudes.
On pourrait croire que Monsieur le baron, animé de la galanterie de ses illustres prédécesseurs, accepte sans sourciller cette infertile fatalité. Il n'en est rien. A notre époque, tout fout le camp, même les plus dignes comportements. Car, nous allons voir combien une déconvenue amoureuse peut secouer un homme, si bien élevé et imprégné de beaux principes soit-il.
Armand de la Martinette traîne sa déception, devenue compagne de son ennui. Un jour qu'il se rend à la boucherie, son attention est attirée par une mouche tournoyant dans la vitrine autour d'un bout de viande. Au moment où il pénètre dans le magasin, Rosette s'est munie d'une tapette qu'elle fait virevolter pour écarter l'indésirable insecte.
« Hé, M'sieur l' baron, l'invective-t-elle, railleuse, vous qui glandez de la journée, j' vous engagerais bien comme chasseur de mouches car ces saletés vont faire fuir la clientèle. »
« Ce serait-ti pas là une harassante activité pour un gentilhomme ? » renchérit Lucien, tout absorbé à empiler des petits tas de pièces de monnaie sur le bord du comptoir.
Armand ne relève pas ces insinuations moqueuses car l'association viande/mouche l'interpelle brusquement. Encore à l'état embryonnaire, certes, mais, une vague idée lui vient à l'esprit. Monsieur le baron la saisit au vol, l'idée pas la mouche, par crainte de ne point en attraper une autre avant longtemps. Il se creuse ensuite les méninges pour la développer, quitte à mettre sa raison en péril. Dame, mettez-vous à la place du siège de ses facultés mentales qui n'a, jusqu'à ce jour, jamais connu pareil assaut. Au bout du compte, l'effort s'avère payant. Le cerveau surchauffé de notre godelureau désoeuvré accouche d'un plan machiavélique.
Dans la plus grande chambre de l'habitation, Armand de la Martinette ferme les rideaux et baisse les volets. Installé dans un vieux fauteuil en cuir et à la lueur d'une bougie, il dévore d'abondantes illustrations puisées dans des œuvres spécialisées sur les espèces ailées et rampantes. Quand il s'estime suffisamment informé, Monsieur le baron déserte le lieu et commence à capturer des mouches qu'il emprisonne dans la grande chambre, aménagée maintenant en prison pour stratiomes, lucilies, stomoxes, drosophiles, et autres taons.
Entre-t-il dans les intentions d'Armand de la Martinette de former des escadrons de mouches pour accomplir quelques envahissantes missions ? En tous cas, cette bizarre occupation le conduit dans la forêt proche où, armé d'un filet à papillons aux mailles serrées, et d'une boîte en carton, il opère de sérieux prélèvements sur tout ce qui vole, zigzague dans les airs et fait des bzz…
Monsieur le baron de la Martinette, dernier du nom, fait donc ample provision de ces insectes qu'il nourrit de sucre liquide et de divers déchets. Mais l'homme surprend, déconcerte. Voilà, à présent qu'il se munit d'un louchet pour ramasser, par grappes de six ou huit individus, des lombrics qu'il enferme dans le lieu où volètent les mouches. Est-il poussé par le succès de ses actions ?… Ou plutôt, une idée en cacherait-elle une autre ? Dans ce cas, Monsieur le baron nous gâte. Il ne nous a point habitués à faire preuve d'une telle créativité.
Au bout du compte, une terrible constatation s'impose : son élevage ne témoigne d'aucune agressivité. Armand de la Martinette pensait aiguiser l'appétit des mouches sur la viande, que celles-ci se précipiteraient sur les vers de terre. Or, rien ne se produit. Monsieur le baron est affecté : il ne se fatigue pas à battre campagne et écumer forêt pour permettre à ces viles créatures de se la couler douce jusqu'à la mort, menant ainsi une existence aussi facile que la sienne ! Furieuse à l'idée que son plan bat de l'aile, la folle du logis, qui n'a jamais si bien porté son nom, suggère à Armand de la Martinette de se mettre en quête de recueillir des araignées pour châtier cette coupable inertie.
Bientôt, la prison, bruyante de ses bestioles, est tapissée de toiles d'arthropodes qui font travailler leurs filières à jets continus sans défaillir… obligeant alors Monsieur le baron, amaigri, barbu, à supprimer quelques prédatrices afin que la gent ailée puisse se reproduire.
Les araignées presque disparues, l'on voit proliférer les asticots générés par les mouches. Ça devient intéressant. Armand de la Martinette livre un beefsteak entier aux larves qui, par centaines, se mettent en devoir de le manger.
Devant ce grouillement de vers s'acharnant sur la viande, Monsieur le baron comprend qu'il touche au but. Il s'en retourne aussitôt à ses bouquins.
Ainsi, ver plathelminthe, cestode, cénure ou encore bothriocéphale, pouvant atteindre quinze mètres, n'auront plus de secret pour notre homme qui jette finalement son dévolu sur… le ténia !
Equipé d'une collection de tubes d'aspirine soigneusement nettoyés, Armand de la Martinette récolte les œufs de ce ver plat et segmenté que sa chienne dépose un peu partout. Ces œufs libèrent des embryons munis de trois paires de crochets donnant naissance à un cysticerque qu'il fera ingurgiter par des mammifères, humains compris, qui, à leur tour, finiront par déposer des embryons générateurs de cysticerques. Voici donc Monsieur le baron fin prêt à enclencher une guerre larvée qui devrait faire de nombreuses victimes.
Il expérimente son système sur Mirza, la chienne du voisin. Il appâte le brave toutou en lui présentant une boulette de viande, contaminée par le parasite, que l'animal ingurgite.
Deux semaines se sont écoulées et Mirza rejette déjà un embryon bien muni de ses trois paires de crochets que le ténia accrochera à l'œsophage de son hôte.
L'expérience est concluante, Armand de la Martinette passe au stade suivant :
« Allô, tante Alphonsine ? c'est môa… comment ça, c'est qui tôa ? mais môa, Armand… Armand de la Martinette… oui, comme tu peux le constater, je vis toujours. Dis-môa, j'organise un lunch samedi soir, je serais ravi que tu sôas des nôtres. Les cousins Jean-Hubert et Joseph-Henry seront également de la fête, ainsi que l'oncle François-Guillaume. Je te rassure, ce n'est pas môa qui préparerai le repas... ah ! ah ! ah ! tu vôas, j'ai gardé le sens de l'humour… pour l'occasion, je me suis assuré les services d'un traiteur… oui, c'est celâ, ce sera un buffet frôa… je compte sur ta présence, ciao ! »
Le jour venu, rôdant dans la cuisine, Monsieur le baron, met en pratique ses noirs desseins.
C'est ainsi que la salade et le jambon roulé autour d'appétissantes asperges recèlent plusieurs larves de ténia qui s'empressent de prendre leurs quartiers dans les œsophages des membres de la famille, à l'exception, bien entendu, d'Armand, ravi du résultat et fou d'orgueil.
A présent, notre homme se prépare à contaminer le village en parasitant les gigots présentés dans l'étal de la boucherie qui perdra ainsi, à coup sûr, sa clientèle. Voilà une magistrale leçon qui apprendra à mademoiselle Rosette qu'on ne ridiculise pas un «de la Martinette» en lui préférant un cuistre de basse extraction.
Monsieur le baron s'exécute et arrive à ses fins. Mais un élément nouveau survient. Un élément qui l'empêche de goûter pleinement au succès de sa vengeance : l'existence d'un troisième homme dans la vie de la bouchère qui permet à Rosette de se refaire une double virginité sous des cieux plus cléments. En effet, après avoir largué Lucien, sans vergogne, elle a fui le village pour filer le parfait amour avec le fils de la plus grosse boucherie chevaline de la ville qui l'a engagée comme vendeuse.
Armand de la Martinette ne voit plus la nécessité de garder toutes ces bestioles et décide d'exterminer tout ce qui grouille dans la plus grande chambre de l'habitation. Il pousse la porte de l'antre devenu cauchemardesque et pénètre ainsi dans l'abominable repaire. Mais voici que le ci-devant au sang bleu est victime d'une glissade dans l'infect bourbier mouvant qu'occupent vers de terre, asticots, larves, et mouches diverses.
La tête de Monsieur le baron heurte l'appui de la fenêtre et notre homme se retrouve au sol, paralysé, la bouche grande ouverte. Etendu dans ce cloaque de vermines, son corps est aussitôt l'objet d'un irrésistible abordage de ces dégoûtantes créatures qui font une somptueuse ripaille, fourmillant dans les moindres recoins d'un corps rapidement décharné, découvrant un squelette auquel s'attachent par milliers, de gras asticots, des lombrics rouges sang, des mouches à viande, bleues ou vertes, et des larves à n'en plus finir.
Les voies du Seigneur sont impénétrables, dit-on, mais pas celles d'Armand de la Martinette qui a fini, en fait, comme nous finirons toutes et tous un jour car il n'est point nécessaire d'être affublé d'un titre de noblesse pour régaler d'un royal festin les êtres les plus disgraciés d'ici-bas.


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