La mer qui fut
de Alain Leylavergne



La colline crayeuse s'évertue à éviter la plage et ses assauts mais rien n'y fait : au détours de la petite route de corniche, l'éclat est là ! Un éclat vif, aveuglant, qui me brûle à l'idée d'en découdre encore une fois avec cette mystérieuse épidémie de mémoire.J'ai remarqué le bleu pâle effrayant des marinas. Des yachtmen empourprés attendent. Le soleil d'août a grillé bien des épidermes et le vent qui se lève semble leur donner enfin des nouvelles du large : le départ sera possible dès ce soir, à la nuit tombée. Je ne leur dirai donc plus rien, plus rien des huiles noires évacuées à la hâte, incrustées dans le repli des roches. Qu'ils aillent au diable !

Le vieil homme tangue, s'accroche à la rambarde, se penche mécaniquement vers le vide, puis s'en écarte. Il semble lutter contre un ennemi invisible. Puis il se fige, droit, il se fige face à l'horizon nauséabond de cette étendue liquide qui fut autrefois une baie. Il laisse venir à lui les émotions …Il semble dire des mots inaudibles, des mots de vieux marin.
«- Cette mer est opportune, elle s'arroge tous les droits : battre mon rivage préféré de ses flots ravageurs, user sa roche, la contaminer douloureusement de salines et adipeuses incrustations qui bientôt cristalliseront puis stériliseront la bonne terre.
Des mois d'une dure préparation et des lunes d'appels à espérer enfin le retour.
Ce va et vient incessant des vagues sur mon flanc me donne le tournis. Ça creuse au-delà des limites sous- jacentes de la falaise. Et si ça creuse, bientôt ça minera, mine de rien et un jour le grand éboulis, le grand glissement entraînera dans sa chute les matériaux accumulés par tant de générations.
J'ai connu chaque génération mais aucune n'arrive au niveau de celle- ci.
Aveugle, elle est aveugle et sourde aux souvenirs, donc aux rappels du temps. Elle ne les entend pas. Ces amoureux qui s'ébattent vers la crique savent-ils ? Se souviennent-ils ?
Cette plage ne supporte plus la peine des hommes, des femmes : cette plage elle se doit d'être gaie, de donner l'illusion de l'amour, de la réussite.
Avant, ce sable, avant cette craie délétère, ce pauvre sable mité, régulièrement ratissé « pour faire plus propre », ce ciment écaillé accroché aux mamelons de bétons du ponton, avant cette étendue d'eau grisâtre enfin, à l'infini, il y avait notre travail, nos transports de joie et nos peines.
Des jeunes couples ? J'en distingue encore un ou deux de temps à autre, perdus parmi la foule.
Mais nous, nous sommes hantés par le bonheur côtier.
Etrange mansuétude, bizarre rigueur teintée de laxisme de circonstance. Pour quel projet ?
De l'énervement avant toute chose. Ils ont commencé voici un siècle avec les grands steamers qui pourfendaient mon avenir océanique de leurs bruyantes roues à aubes.
Et aujourd'hui les voici parés pour d'illusoires croisières aux horizons artificiels.
Artificiels, oui.
J'ai encore en mémoire les vrais ouragans déchaînés vers mes entrailles, les maelströms extatiques où se perdent les expulsés du bastingage à l'heure des tornades enfantines.
Aujourd'hui qu'y puis-je ? Et l'océan m'a dit, hier encore :
« Ils arriment des géants, éraillent la surface de mes eaux, me fendent en profondeur à coup de stabilisateurs anti-roulis.
Je n'entends plus les brouhahas de leurs turbines, ces brouhahas qui me plongeaient en des colères telluriques… mais me rassuraient …
Ainsi je vogue à la marée … »
Le regard du vieil homme plonge à l'horizon. Il interrompt sa navigation intérieure.
Il se souvient des longues traînées de sang sur la grève quand on dépeçait de ci de là les énormes rorquals. Il se souvient de son père, épuisé au soir des pêches. Il se souvient avoir eu une famille, autrefois il y a bien longtemps, il ne sait plus.
Ce qu'il sait c'est la mer et l'étrange dialogue qu'il entretient, jour après jour avec elle, avec ses roulis et ses faux semblants quand on la croit calme. Il se sait de la grève, jonchant ça et là ses propres traces au grès de vacances prolongées maintenant à l'infini puisque la retraite l'a happé voici cinquante six ans.
Cinquante six ans qu'il ne pointe plus !
La dernière décennie a vu disparaître l'ultime conserverie et ça faisait déjà quinze années que le dernier équipage, du dernier chalutier s'en était allé tenter ses chances vers d'autres rivages.
Maigres chances d'ailleurs puisque les productions d'élevage dépassaient déjà alors celles des chalutiers et des navires usines. »
Il se lève sur la pointe des pieds, tend la cou, les mains agrippées à la rambarde comme s'il tentait de scruter l'horizon depuis le pont d'un paquebot. Une pose de vieux navigateur toujours en partance. Il hume l'air venu du large, désespérément.
Il n'y a plus de poissons, plus de dauphins, plus de rorquals, plus de saumons, plus de maquereaux, plus de rougets, plus de mouettes non plus … désormais seuls les corbeaux occupent l'espace des rivages.
Mais ça ne fait rien, ça reviendra … « quand les grands ifs de la plaine seront rassasiés de vent » disait son père à lui, enfant, déjà, voici neuf décennies. Le temps ne compte pas quand on a la marée avec soi et les gens de la mer savent si bien cela !
Donc tout a commencé avec cette tempête, suivie de ce naufrage.
Il pose sa main sur son front et remonte doucement sa casquette. Il se souvient.
La grande tempête qui dévasta, loin à l'intérieur des terres, les meilleures forêts, du pays.
Il en avait fallu du monde, des bonnes volontés pour dégager les énormes fûts sapant routes, chemins, avenues. Les parcs prestigieux - quel cataclysme ! - s'enchevêtraient de douleurs et de désolation … Et lui - déjà - se disait « il faut penser aux vieux qui dans le futur évoqueront devant des parterres de jeunes écoliers la beauté inouïe de ces ancestrales vergnes ».
Mais pouvait-il se douter que ce serait lui le vieux ?
Mais pouvait-il imaginer qu'il n'y aurait pas de parterre de jeunes écoliers devant qui témoigner du paradis perdu ?
Où étaient passés les enfants ?
Depuis des lustres on les avait éloignés des côtes à causes de l'épidémie, « l'épidémie de mémoire », comme il se répétait chaque matin pour se souvenir et lui ne pas chuter, tomber.
Il se savait immunisé. Mais les autres, là, figés dans leurs regards étonnés … vers le large, vers le couchant, quand donc se souviendraient-ils ? Réellement. Pas se souvenir du temps jadis comme ça, comme pour croire que c'était mieux et plus vrai que vrai.
Non, ce n'était pas mieux car tout avait commencé alors. Jadis.
Dès l'époque des voracités nouvelles, des fringales « sea-sun-sex », celles qui s'étaient abattues sur l'Europe, vers la fin de l'âge d'acier.
Les hommes qui se gavaient de mieux en mieux, de plus en plus, en voulaient à leurs communs désirs, celui de posséder l'eau, sa fraîcheur, le sable, sa douceur, le soleil, sa couleur.
L'acier, je me souviens, de cet acier qui enflait mes flancs.
Mon enfant s'est donné le temps de grandir et peu d'apprendre.
Ils ont tous voulu naviguer vers d'autres lieux, des barrières de coraux, des plages de sable blanc hantées comme il se doit par d'insouciantes vierges à moitié dénudées, fleuries de la tête aux pieds, enturbannées dans leurs désirs … vers des bars de promenades, de jetées, de bastingage où l'on croit déceler dans le premier tatoué édenté un pirate aventurier de la haute mer. Ils ont peu à peu accepté l'illusion que le bord de mer, le littoral, sous les cieux les plus lointains, les rangées de palmiers, c'était ça le bonheur.
Ils n'ont jamais découvert la marée et ses rythmes mais ils ont trouvé plaisir dans l'évasion vers d'imaginaires hautes mers.
Et plus ils en rêvaient plus il leur fallait d'acier pour bâtir ces étranges navires, immenses, lourds que je vois dépérir depuis tans d'années, échoués.
Où est la mer ?
La mer elle roule dans ma tête maintenant.
Les hommes torsés, musclés à l'électrolyse, aux onguents dégoulinants,les femmes décolorées, aux mamelles hypertrophiées, ont oublié la mer, l'océan, le vieil océan qui ballotte encore mes flancs.
Je suis un U- boat, un torpilleur de convois humanitaires partis à la queue- leu- leu donner du bonheur aux millions d'adorateurs du soleil, des plages, des cocktails exotiques.
J'ai torpillé bien des convois, oui, mais aujourd'hui qui s'en souvient ?
Les gravures d'étals, fausses marines reproduites à l'infini, exaltent encore de ci, de là d'invraisemblables crépuscules (ou aubes c'est selon) apaisés …
Je ne peux être apaisé. J'ai les dents en castagne,
Je suis le vieux marin de l'hospice, décati, qui rêve au dessus de la plage aux anciennes aventures.
J'ai mis mon compte balnéaire à découvert, voici la foule paupérisée par le bonheur d'une illusion.
Ils sont tous-là, nous sommes toutes et tous là les anciens de l'an 2055, massés sur les belles côtes à contempler un souvenir d'océan.
Nous étions-là, enfants à en rêver de cette vie qui se termine ici, les pieds dans l'eau.
Parmi nous nul marin, nul homme d'équipage.
Mais des rentiers d'un autre âge, très nombreux … le littoral c'est nous qui l'avons façonné de nos songes, de nos désirs …
Nous sommes tous- là.
Où est la mer ?
J'aimerais tant la voir enfin, que mes petits enfants la connaissent enfin, cette mer, celle du vieux marin, là bas qui scrute l'horizon arc- bouté sur la rambarde, qui se souvient des pêches d'antan, maintenant qu'il n'y a plus rien.
Mais quand je serai mort, quand nous serons morts, mourront avec nous nos rêves de séjours estivaux, d'îles lointaines, de farniente, et nos enfants pourront enfin vivre du ressac, les poissons des élevages seront libérés … Les rorquals, les baleines, les sardines aussi.
Ils baptiseront l'immensité des eaux :
Vieil océan !

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