Entité
De Alain Ternus

La première fois que je l’ai vue, c’était l’heure des poubelles.
J’avais passé la nuit dans une boîte de jazz de la Contrescarpe, une de ces nuits émétiques où tout remonte à la surface, les guerres, les plaisirs amers et les mots d’adieu. on se dit qu’on a fait de son mieux, qu’on s’en est même plutôt bien tiré, mais au tréfonds le remords insidieux nous ronge tel un gonocoque après l’orgasme.
Alors on appuie sa cuisse contre celle d’une plus pitoyable que soi, une étudiante emmitouflée dans les grandes idées, on commande une autre bouteille de scotch et l’on se laisse achever par les accents larmoyants d’un sax anémique.
A travers la buée engendrée par les vapeurs d’alcool, on contemple un univers oblique et mauve. Il y a diffraction du regard. Hébétude du sourire. Presque un battement de cœur en moins.
Mais l’abandon, c’est comme le courage, le vrai, ça nécessite de la persistance. L’aura tourmentée d’un Prométhée. J’étais bien trop fragmenté pour m’en nimber.

L’étudiante avait les seins mous et un goût prononcé pour la dialectique didactique. Une logorrhée emphatique. Un acrostiche de la nausée.
Quand elle a embrayé sur la critique de la raison pure, j’ai asséché mon verre et je me suis tiré.

Dehors, le jour se levait, lentement, comme à regret. C’était une de ces aubes pâles, vaguement réticentes, qui n’en finissent pas de s’étirer.
J’ai relevé le col de mon blouson, peut-être par frisson, peut-être par réflexe, puis j’ai sorti ma queue et me suis soulagé la vessie contre un mur en état de défense d’afficher.
De loin en loin, fugaces, des silhouettes ombragées s’acheminaient sur les traces d’un destin sans surprise.
Là, je me souviens avoir frissonné.

En titubant vaillamment, des rues et des boulevards et des avenues. D’autres rues. Une infinité, mais pas plus.
Les camions à benne de la voirie municipale sillonnaient les artères de la capitale, charriant leur lot quotidien de fœtus canins, de néologismes mort-nés, de rêves avortés aux confins de la puberté, rien que du tout venant, rien que du moins que rien.
La Seine enserrait de ses bras opaques le ventre putrescent de la cité.

Rue Saint-Denis, quelques filles aux corps las, désabusés, m’ont interpellé machinalement, pour la forme. Des p’tites gueules d’anachronismes. Vestiges d’une époque révolue. J’ai fait signe que non, sur le même ton.
Puis j’ai coupé par le passage couvert du Grand Cerf.
Sur les dalles, mes semelles claquaient en démesure, et la voûte m’en renvoyait un écho mat, sans fioriture, comme un miroir au fin fond du désert, et ce désert s’égrenant dans un minuscule sablier de cristal chantourné.
A force de m’écouter, j’ai trébuché.

Quand je me suis redressé, elle était là, devant moi. On aurait dit je ne sais pas. Une entité féline. La gardienne sauvage et lascive d’un temple oublié. On aurait dit qu’elle m’attendait.
On s’attend toujours à tout, sauf à ce qui nous attend.
Sans doute un sacrifice.
J’ai fermé les yeux.
La lassitude, parfois, ça mène à n’importe quoi.

Sans doute un étourdissement.
J’ai rouvert les yeux, cligné des paupières, j’étais à terre, légèrement sonné.
Secoué.
Je me suis redressé.
Dans le passage, il n’y avait personne d’autre que moi, c’est-à-dire personne. Ce n’était pas plus rassurant pour autant.
La rue Marie Stuart me tendait les bras du bout des doigts. Je l’ai prise à toutes jambes et deux secondes plus tard j’étais dans ma tanière, vautré sur le canapé, éjectant ma botte gauche en la poussant du pied droit et vice-versa, je ne vais pas vous faire un dessin, tout le monde fait ça.
J’ai eu la velléité de fumer une dernière cigarette. Ma dernière volonté. J’ai basculé avant d’avoir déniché mon briquet.

Ce fut sans rêve.
Le trou du cul du néant.

Quand à elle, je ne l’ai jamais revue.

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