À l'envers du grand Cromlech
De Alain Ternus

Il est tard.
Il est fatigué.
Il est peut-être trop tard.
Comment savoir? Le téléphone est à l’autre bout de la pièce. Il est décroché.
Il est si fatigué.
La lassitude a gommé le relief de ses pensées. En lui s’étend à présent une vaste plaine embrumée, une Sibérie asphyxiée où vont flottant des silhouettes décharnées. Ce ne peut être que l’hiver.
Dehors aussi, c’est l’hiver. Partout. Même au soleil. C’est soudainement devenu partout pareil.
Assis, non, recroquevillé dans un coin du salon, il suit d’un oeil éteint le programme insignifiant d’une chaîne publique. C’est affligeant, mais tout plutôt que le silence.
Elle aimait le silence. Les regards prolongés. Moments privilégiés.
Il frissonne. C’est dû à un courant d’air, ou bien au fait d’avoir pensé à elle déjà au passé.
Il change de chaîne, comme ça, sans raison. Se retrouve face à d’autres visages poudrés. D’autres sourires figés. Ils se ressemblent tous tellement qu’ils ne ressemblent plus à rien, mais qui le leur dira ?
La télécommande lui glisse des doigts.
Une boule d’angoisse enfle dans sa gorge. Il voudrait la cracher. La vomir. Il voudrait hurler. Ce serait à n’en pas douter un hurlement déchirant et déchiré de bête à l’agonie. Ce serait tout simplement l’essence de son être irradiant d’un seul cri.
Mais il s’accroche à la douleur comme à sa dernière planche de salut.
A l’écran, l’animateur d’un débat sur les manipulations génétiques éclate de rire, comme si de rien n’était. Ca résonne dans tout l’appartement. Le moindre bruit, ce soir, y prend des résonances sépulcrales.
Et le temps se distord.
S’éternise.
On est seul.
La vie n’est qu’un long chemin de croix, c’est vrai, mais à deux c’est quand même plus facile.
Ou peut-être pas.
Ca dépend des deux.
Il aurait du lui demander de ne pas partir. Lui dire qu’il avait besoin d’elle. Qu’il l’aimait. Car ça, on a beau faire, on ne le dit jamais assez.
Mais non.
Il aurait du la supplier.
Pas un mot.
Et maintenant il se souvient d’une nuit presque aussi froide que celle-ci, à Stonehenge, près du grand cromlech. Le vent soufflait en rafales. Il lui avait raconté son enfance, ainsi que seul celui qui en fut spolié peut l’authentifier. Avec des phrases malhabiles, hachées. Saccadées. Des silences tumultueux.. De la dureté. Entre deux crispations des mâchoires, elle lui avait promis de ne jamais l’abandonner. Il l’avait crue.
On ne devrait faire confiance à personne.
Surtout pas à ceux qu’on aime.
A l’écran, un animateur éclate de rire, et ce n’est pas la première fois. Alors quoi ? Ignorance, indifférence ou contretemps ? Peu importe. C'est toujours pareil.
Il ressent la subite et furieuse envie de flanquer un coup de pied dans la télé, comme au cinéma, lorsque le héros craque, submergé par trop de foutaises, la télé implose, explose, le type enfile son blouson et sort de chez lui en claquant la porte, un claquement sec, définitif, il dévale l’escalier, atterrit sur le trottoir humide et l’aventure est là, juste au coin de la rue, dans l’éclat bleu intermittent d’un gyrophare ou dans le trébuchement d’une femme dont la main se tend. Le temps d’un soupir et c’est déjà une autre histoire. Ca va très vite.
Il ne bouge pas.
On ne peut tout effacer, tout renier. On n’est pas au cinéma.
On aimerait bien mais on n’y est pas. Et c’est difficile. Il faut accepter les choses. S’y efforcer.
Il se lève et va raccrocher le téléphone d’un geste grave, déterminant.
A peine le combiné frôle-t-il la fourche que la sonnerie retentit. C’est un appel de l’hôpital. On lui demande s’il est bien lui. S’il est bien cette personne à prévenir en cas d’accident. Il hoche la tête, puis il dit oui, d’une voix atone.
A l’autre bout du fil, on parle d’une voix posée, clinique. Il devine les mots plus qu’il ne les entend. Gravité des lésions. Mode obsolète et néanmoins nécessaire d’intervention. Faible pourcentage de réussite. Et puis autre chose qu’on ne saura pas. Il a raccroché.
Quand il n’y a plus rien que les mots, il n’y a plus rien. Sauf peut-être pour les poètes chiliens. Il se souvient d’une citation, une seule, qui dit qu’aucune agonie ne nous fera mourir *.
Il l’a lue dans un de ces cahiers où elle notait n’importe quoi.
N’importe quoi mais rien sur les voyages en solitaire, à l’impromptu. Rien sur les erreurs d’aiguillage, celles qui font que des trains se couchent sur le flanc, écrasant les chairs, mutilant les corps. Rien sur les opérations qui échouent neuf fois sur dix. A croire qu’on ne pressent jamais sa propre fin. Mais il n’y a jamais de jamais.
Il se rend à la salle de bains, s’agrippe au rebord du lavabo et se penche légèrement en avant, plongeant son regard dans l’eau du miroir. Il cherche à voir au-delà de ses pupilles dilatées par la douleur, au-delà du principe même de douleur, au-delà de l’indicible difficulté d’être. Et son esprit vacille.
Il saisit le rasoir à main qu’il a négligé de ranger, ce matin. Il en fait jouer la lame, froide et polie. Décisive. Sur le manche de corne ses doigts se crispent, ses jointures craquent, blanchissent. Ses traits se contractent.
L’arc de son corps se tend.
Extrême limite.
Et soudain, de sa gorge offerte, renversée, le hurlement jailllit, puissant, déferlant, venant d’infiniment plus loin que lui, d’avant le fond des âges. De dans la nuit des temps. Un hurlement semblable à celui qui engendra l’embryon de la toute première étoile.
Un hurlement qui ressemble étrangement à la vie malgré soi.


* (citation de Pablo NERUDA)

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