Mémoires d'un chat des villes
Un roman de Alain Gravelet

Editions Poonaï
Extraits choisis



Extrait 1.
Qui sait quel chat nous serons demain, la réserve débordera-t-elle de croquettes ou faudra-t-il se battre à mort pour manger la seule mouche de passage ? C'est bon la mouche, sous une enveloppe légèrement croustillante que nos dents percent sans effort, se découvre un intérieur moelleux au goût rustique. Habituellement nous jouons avec l'animal. Nous commençons par le chasser, opération généralement assez longue puisque la mouche, tricheuse et mauvaise perdante, vole se poser à une hauteur juste supérieure à celle que nous pouvons atteindre d'un bond athlétique. Le combat est inégal, mais le chasseur ne renonce pas. Durant la chasse, notre mâchoire agitée de légères convulsions laisse échapper des petits cris, autant de signaux de guerre relayés par notre queue, puis par notre croupion qui tortille de droite à gauche, avant que nous ne lancions une nouvelle attaque, et ce, aussi longtemps qu'il le faut pour que la proie soit nôtre. À moins d'avoir vraiment faim nous ne la tuons pas. Le premier coup de patte sert à assommer l'insecte et à le ramener par terre. À ce moment, dès que la mouche est réveillée, le jeu consiste à lui laisser croire qu'elle peut s'échapper, puis à l'écraser de nouveau, mais gentiment, il faut pouvoir recommencer, encore et encore, jusqu'à ce que le jeu lasse.


Extrait 2.
Pendant leur absence, et lorsque j'avais envie de changer d'atmosphère, il m'arrivait de passer des heures sur leur balcon, en m'imaginant les voir arriver, ouvrir la fenêtre, et me laisser entrer pour jouer avec moi. Puis mon regard traversait la rambarde et m'emmenait rêver dans le monde extérieur. En bas existait un univers différent, peuplé d'une multitude de personnages qui me paraissaient minuscules. Des voitures passaient toute la journée, des gens sortaient du métro, d'autres se promenaient le long des bateaux en donnant à manger aux pigeons. Je les aurais bien bouffés moi les pigeons, mais il aurait fallu que je tente l'aventure en trouvant un moyen de descendre du cinquième étage, et l'on a beau ne pas avoir le vertige je m'imaginais mal en train de me jeter dans le vide, de m'agripper à l'arbre le plus proche, et tel un Tarzan poilu rebondir de branche en branche pour enfin arriver sur le trottoir. Au passage, j'aurais bien entendu attrapé un merle ou un corbeau que je serais allé déchiqueter à l'ombre d'un navire sur le port, petit festin mérité après tant d'exploits. Mais ce n'est pas moi qui tenterai cette expérience, et je restais sur le balcon entre deux pots de fleurs.


Extrait 3.
En revanche Patsy était bien réelle. Et en fait de chat, c'était une chatte. Une chatte en chaleur. D'où son séjour chez nous. Béni sois-tu, Eric, toi qui nous l'a offerte, ou prêtée, pour être exact.
Si Mèo était frileux à l'approche de la belle, en revanche Néko et moi étions prêts à la recevoir. En tant qu'aîné, j'avais le privilège et le devoir d'ouvrir le bal. Ce que je fis. L'instinct était là, nous savions comment nous y prendre sans avoir à suivre des cours, et quand bien même nous en aurions eu besoin, les démonstrations de nos deux amis un peu partout dans l'appartement nous auraient instruits, bien qu'ils soient d'une anatomie assez différente de la nôtre. Alors que nous sommes recouverts de poils, ils ont la peau lisse, ce qui leur supprime le plaisir de se faire peigner durant des heures avec une brosse. Par pudeur, je vous passe le reste de nos différences physiques.
Avec la belle dans les lieux, plus question de plaisirs solitaires la tête entre les jambes. La vraie vie était entrée dans les lieux. Patsy avait tout de suite reconnu en moi le mâle dominant, potentiellement capable de la satisfaire. Si tant est qu'il soit possible de satisfaire une chatte en chaleur.

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